mercredi 29 juin 2016

" Ce qu'il faut c'est décourager le monde qu'il s'occupe de vous… "




" Ce que je voulais, c'était (…) plus entendre personne causer. L'essentiel, c'est pas de savoir si on a tort ou raison. Ça n'a vraiment pas d'importance… Ce qu'il faut c'est décourager le monde qu'il s'occupe de vous…  Le reste c'est du vice. "

Louis-Ferdinand Céline, Mort à crédit

mardi 28 juin 2016

L'homme ordinaire de Douarnenez





" La solitude tenue n'est ni un exploit, ni un retrait. 

C'est un plaisir, comme l'incognito."

Georges Perros, Papiers collés


Merci au chic anonyme qui m'a envoyé hier
le tuyau de ce très rare documentaire sur Georges Perros.





Ci-dessus : Georges Perros offrant des légumes 
au sublime Noël Roquevert sur le marché de Douarnenez !!! 
(captures écran par L. W.-O.)

Noël Roquevert : "Ah ils ont pris une tatouille !"

Video ci-dessous : Roquevert racontant 
sa bagarre au bois de Boulogne !!!!!

dimanche 19 juin 2016

" Et comment savez-vous que vous n'êtes pas déjà mort ? "




Penché sur le papier que je griffonne ou martèle avec mon Olympia de Luxe de 1963, je ne lève la tête que pour admirer les beaux nuages qui passent majestueusement à hauteur de ma terrasse babylonienne. Je caresse les flancs de ces étonnants bestiaux, me resserre un godet de vin des Abymes, trinque avec Bukowski qui chantonne en boucle "I am still here, leaning toward this machine", je roule une cigarette comme je tape : sans regarder mes doigts et tout en me goinfrant de Panettone, je remets Gil Scott Heron et j'avise l'heure sur ma montre en panne.





Plissant les yeux, j'essaye de distinguer au loin, là-bas en bas, si ces hordes braillardes sont une manif de la CGT, une charge de CRS, la Gay Pride, un vide-greniers de parents d'élèves, la Zombie Walk, ou des régiments de hooligans. Mes pauvres yeux ne font pas plus de différence que ma pauvre tête entre ces troupeaux nerveux et excités. Je me contrefous de l'actualité qui dynamise mes délirants contemporains. Sous les yeux de Raymond Carver, je m'envoie cul sec un verre d'Abymes en même temps qu'un poème de Miroslav Holub :

"D'aucuns s'agitent
comme s'ils n'étaient pas encore nés.
Un jour toutefois
William Burroughs, interrogé par un étudiant sur
son opinion au sujet d'une
éventuelle vie posthume,
dit :
— Et comment savez-vous que vous n'êtes pas déjà mort ?"

Écrire est pour moi le seul moyen infaillible de le vérifier.

L. W.-O.



mercredi 8 juin 2016

S'en sortir sans sortir




Je fuis tous les miroirs, mais cette aversion déjà démente n'est rien comparée à ma phobie des écrans. Ma télé vintage est foutue depuis longtemps, je ne possèderai jamais de portable et c'est avec répugnance, nausée et appréhension, sachant que je commets grosse boulette, que j'ouvre mon MacBook et me connecte. Bien-sûr je le regrette à chaque fois un peu plus. Mon suicide social sera enfin complet quand je balancerai cet engin par-dessus le bastinguage de ma haute terrasse.

Il y a pourtant pis encore à mes yeux : le monde certifié réel. Je le redoute et l'exècre tant que je vis comme un gardien de phare. 
"Je persiste, solitaire et fier, sur mon île adamantine, loin du boucan et des embrouilles du vulgaire" disait Vico (Giambattista, pas l'inventeur de la purée en poudre). Voilà un demi-siècle que j'en ai fait une de mes devises.
Je ne risque pas, moi, de me précipiter dans le vide pour en finir. J'abomine trop l'espace commun pour le rejoindre avec tant d'empressement. 
L. W.-O.

vendredi 3 juin 2016

Franc succès festif de la soirée Cioran !



"Farouche ennemi des systèmes, des coteries et de l'esprit petit bourgeois, Cioran s'est illustré pour écrire tout le mal qu'il pense des faux-semblants, croyances, fois, passions, engagements au service d'une cause. Ce sceptique absolu ne mâche jamais ses mots, comme le prouve ce jugement qui émane de lui : « On doit se ranger du côté des opprimés en toutes circonstances, même quand ils ont tort, sans pourtant perdre de vue qu'ils sont pétris de la même boue que leurs oppresseurs »Admis depuis 2011 dans la prestigieuse Pléiade, Cioran est à consommer avec modération sous peine d'être obligé de dire adieu aux illusions et d'être envahi par la nausée." 
Ainsi annoncée dans la presse régionale, la soirée festive consacrée à Cioran a plus que tenu ses promesses et connu un franc succès.
"Écrivain roumain plus français que bien des écrivains français", Cioran himself en eut été aussi surpris que ravi, et il aurait cliqué ici pour en lire le compte-rendu illustré. Merci et encore bravo à la municipalité et à la médiathèque pour cette initiative qui a contribué efficacement à vivifier le Vivre-Ensemble local et raffermir les esprits. 

samedi 28 mai 2016

Pas de voisin plus odieux que le voisin cybernétique



Comme l'expérience nous l'enseigne, il n'existe pas d'être plus odieux que le voisin et pas de voisin plus odieux, désormais, que le voisin CYBERNÉTIQUE. Et la Fête des Voisins de la Toile bat son plein tous les jours, elle. Pire, donc, encore, que les grotesques retrouvailles annuelles dans le hall de l'immeuble, avec des sourires à la con, des lieux communs, des gobelets en plastique mou autour de cubis de pinard, saladiers de sangria, toasts au tarama Lidl et œufs de lump Carrefour Market. 
Toute l'abjection des bipèdes sublunaires s'étale désormais sur la Toile, où délirent l'hypocrisie et la démence des "amis", à coup de "like", de commentaires, de "retweet", d'"abonnements", d'emoticons, de compliments et félicitations etc…, en comparaison desquels l'expression sans détour ni tralala de la haine paraît plus saine d'esprit. 
Pas de plus immonde "Vivre Ensemble" que celui de la Toile.
Oui décidément, mieux vaut se méfier de ses voisins cybernétiques que de la salope du 3ème ou du connard du 6ème. 
L. W.-O.

vendredi 27 mai 2016

Le Vivre-Ensemble pour les Nuls



Après des semaines de réclusion volontaire, je comptais bien  aller en douce prendre un peu l'air. Enfin prêt, armé d'un couteau, d'un revolver et d'un livre de Thomas Bernhard, avec la circonspection et la prudence d'un type en cavale, je m'aventure sur le palier. Parvenu sans rencontrer âme-qui-vive jusqu'à l'ascenseur, j'y trouve scotchée une affichette invitant à l'abominable Fête des Voisins. J'ai fait demi-tour sans demander mon reste et j'ai claqué dans mon dos ma porte blindée en poussant un Ouf ! de rescapé. Histoire de me changer les idées, j'ouvre au hasard Le Mauvais Démiurge de Cioran et tombe là-dessus : "Comme l'expérience nous l'enseigne, il n'existe pas d'être plus odieux que le voisin." Pour occuper le reste de l'après-midi, je rumine la lubie de pondre une espèce à ma façon de Le Vivre-Ensemble pour les nuls.
L. W.-O.

jeudi 26 mai 2016

"Les orties de la réalité…"



"Que tous les écrivains saisissent à pleines mains les orties de la réalité. Qu'ils nous montrent tout : la racine noire et visqueuse, la tige glauque et vipérine ; la fleur insolente, éclatante et détonante. Quant aux critiques, ces éteignoirs, ces juges de touche, ces parasites de l'Esprit, qu'ils cessent donc de donner des coups d'épingle aux poètes et qu'ils accouchent à leur tour de quelque production "distinguée" : l'univers s'extasierait et crierait d'aise ! Rien d'étonnant à ce que la poésie, comme toutes les belles, soit entourée d'eunuques. (…) (À l'intention de tous les critiques : emballé, c'est pesé !)"
Arno Schmidt, Scènes de la vie d'un faune
Traduction de Jean-Claude Hémery
Christian Bourgois ed. ©

mercredi 25 mai 2016

"Agaga, agaga…"




"Bientôt, je serai un vieillard chenu, édenté, avec des doigts aux veines saillantes, sentimental et pleurnichard, plein de branlantes idées fixes, agaga, agaga…"
Arno Schmidt, Scènes de la vie d'un faune
Traduit par Jean-Claude Hémery
Christian Bourgois ed ©


mardi 24 mai 2016

"Au fond chacun est responsable de sa propre ignorance…"



"Le "peuple" : son ignorance crasse ! C'est pour ça qu'on le roule si facilement. Chaque fois que j'entends un discours du Fürher, je ne peux m'empècher de penser à Agamemnon, Périclès, Alexandre, Kikero, Kaëzar, sans parler de Cromwell, Napoléon, et des héros de nos guerres de libération. Toujours la même rengaine : "Je suis au-dessus des partis !" Tous les mêmes ! En soi, ces retentissantes charlataneries m'amuseraient plutôt. Mais le "peuple" croit dur comme fer qu'on n'a encore jamais vu ça sous le soleil. Pas la moindre idée des conséquences prévisibles : au lieu de songer aux millions de pauvres types qui ont été couillonnés au cours des siècles et de botter le derrière à ces batteurs d'estrade ! Au fond chacun est responsable de sa propre ignorance et il n'y a pas lieu de s'apitoyer."

Arno Schmidt, Scènes de la vie d'un faune,
Traduction de Jean-Claude Hémery 
© Editions Christian Bourgois
Premier volet de la légendaire trilogie Nobodaddy's Kinder 
(qui compte aussi Brand's Haide et Miroirs Noirs), 
ces Scènes datent de 1953. 
Je précise la date quant au fragment piraté ci-dessus 
et son propos qui commente pile-poil 
la cocasse et puante actualité politique 
de cette cocasse et puante Europe.


Je m'envoie tous les jours du Arno Schmidt pour me doper, depuis les années 60 ! Les Scènes de la vie d'un faune, dans la traduction fabuleuse de Jean-Claude Hémery publiée héroiquement en 1962 par Maurice Nadeau, furent un de mes premiers livres : il ne me quittait pas et j'aurais tué qui se serait aventuré à me le chiper. L'ouvrage était venu tout seul, ô miracle !, à moi : on recevait à la baraque, en services de presse et autres abonnements de soutien, tout ce que publiait Maurice Nadeau aux Lettres Nouvelles. Je ne saurais dire combien de fois je les aies lues et relues. Je les reprends une fois de plus aujourd'hui. Les livres les plus forts, on a beau se dire qu'à force de les fréquenter on les connait par cœur, chaque nouvelle lecture se révèle une bouleversante et excitante "première fois", tant elle nous réserve un festival de surprises. 

Le lecteur attentif de Schmidt opine sans doute en tiquant : il sait d'expérience de quoi je parle et a bien raison de tiquer (chaque aficionado de Schmidt se considère à juste titre comme son lecteur idéal). Il tique aussi devant cet aveu de précocité, qui le prend de court : oui, non seulement je suis le lecteur idéal de Schmidt, mais aussi le plus rapide (et désormais l'un des plus anciens, mais des héroiques vétérans me précèdent, auxquels je tire mon chapeau : par exemple au grand Jean-Loup Trassard.) Tout le monde n'a effectivement pas appris à lire dans Schmidt ! Si un autre olibrius a connu la même aventure, qu'il se signale. On trinquera. 

Le lecteur attentif de Schmidt aura sans doute aussi, ces dernières semaines, de ce côté-ci de la ligne Siegfried, repéré deux informations schmidtiennes croquignolettes et qui font bondir à s'en assommer au plafond. J'y reviendrai donc une autre fois. Il n'y a pas urgence, puisque les aficionados (s'ils le sont vraiment) sont déjà au courant (la fracture de leur organe hamlétien en fait foi, avec ses bandages de momie). Quant aux non-aficionados et aux ignorants de Schmidt, ils s'en contrefoutent ! — tant pis ou tant mieux pour eux. 

L. W.-O.





jeudi 19 mai 2016

Pour qui je me prends ?

Jean Malaquais
On trouvera ci-dessous ma réponse à un "rat-de-blog", anonyme bien-sûr comme tous les répugnants nuisibles cybernétiques, qui, indigné par mes propos pourtant insignifiants de blogueur insignifiant, m'a fait savoir que, primo, je suis un prétentieux infatué d'affirmer, dans de précédents billets, que je suis le seul ou quasi à lire Jean Malaquais, et, deuzio, que je n'ai pas le droit, moi, d'invoquer Jean Malaquais puisque je ne semble pas animé par l'esprit révolutionnaire ni la volonté de changer le monde et ne suis qu'un puant nihiliste de plus, bien planqué et qui ne milite pas, par exemple à Nuit Debout, pour le bien du peuple opprimé, ce qui fait de moi le complice de ceux qui lui font du mal. 
Je ne donne pas à lire le courageux commentaire anonyme de ce rat de blog, car il est trop mal écrit et caffi de fautes d'orthographe. Cet indigné n'était du reste pas le seul à réagir, et la longue réponse improvisée ci-après ne s'adresse donc pas qu'à lui, mais à ceux qui, anonymes ou non, m'ont fait savoir que j'étais un peu gonflé d'affirmer sans vergogne être le seul à lire Malaquais. Ne boudant pas le plaisir de censurer les commentaires désobligeants, je ne les donne pas non plus à lire. Tous les lecteurs exaltés d'un écrivain raffiné n'ont malheureusement pas le génie de sa prose singulière. 
Cette réponse improvisée à la diable un jour de grand vent et de forte consommation de Merlot, date d'il y a quelques semaines. 
Je croyais l'avoir déjà mise en ligne. 
Cela m'apprendra à lire ce blog plus attentivement.
Retombant dessus par hasard dans l'enfer de mes brouillons, je la donne enfin, sans y rejeter un œil, car je me connais : elle rejoindrait illico la poubelle
Or si j'ai bonne mémoire il me semble y dire, au-delà du cas Malaquais, même avec des emberlificotages alambiqués dûs à l'excès de Merlot, des vérités aussi irréfutables que peu communes quant à ce qu'on appelle lecture et lecteur.

L. W.-O.

Monsieur,
Vous n'êtes pas le seul à me faire savoir que je ne suis pas le seul, ainsi que je l'ai affirmé sans vergogne dans un récent "billet", à lire Jean Malaquais. Des visiteurs de ce blog et d'autres interlocuteurs, qui pourtant mettent moins d'empressement à simplement donner et prendre amicalement des nouvelles, m'ont également fait savoir, avec une soudaine urgence, qu'eux aussi lisaient Jean Malaquais, ce dont, effectivement, je dois l'avouer, je ne me serais guère douté, puisque la lecture de Jean Malaquais et autres auteurs de cette subtilité et de cette envergure réclame tout de même une sensibilité vraiment peu commune.
Me voilà donc entouré, l'ayant ignoré jusque-là, de floppées de lecteurs-de-Jean-Malaquais, dont les ouvrages si élégants, qui disent dans toute sa crudité sinon sa cruauté la vulgarité, la stupidité et la muflerie des bipèdes sublunaires, ne semblent guère avoir eu d'influence sur l'aigreur et la susceptibilité de ces lecteurs-de-Jean-Malaquais. Lesquels se recrutent bien souvent parmi les humanistes qui veulent sinon la révolution du moins le bien de leurs contemporains et réclament de chouchouter dans le bon sens du poil la bête humaine.
Je fais donc amende honorable en reconnaissant volontiers que d'autres que l'infatué mézigue lisent Jean Malaquais dans ce pays. Mais, toutefois, qu'on ne m'en demande pas trop dans le numéro piteux du mea culpa : car je n'irai pas jusqu'à affirmer que je ne suis pas le meilleur lecteur de Jean Malaquais, comme par ailleurs de tant d'autres écrivains de cette pointure, qui ne se font aucune illusion quant à l'indécrottable bétise de la bête humaine. 
Vous êtes donc de nombreux lecteurs-de-Jean-Malaquais et je n'aurai pas l'outrecuidance de prétendre appartenir à ce club de gens de qualité. Comme je n'aurai pas l'outrecuidance non plus de me considérer comme le pire de ses lecteurs, bien au contraire, vous l'aurez compris — encore que le ton de votre message outré ne traduise pas une sensibilité allant jusqu'à saisir la nuance que j'exprime sans forfanterie puisqu'elle est, à mes yeux, une réalité et une évidence : je ne connais pas meilleur lecteur de mes auteurs préférés que moi…, et tout lecteur digne de ce nom se doit de penser ainsi, car autrement cette allégeance à la subodorée compétence et vista des autres relèverait pour le coup d'une bévue rédhibitoire. 
Je prends acte, cher visiteur anonyme, de votre qualification, certifiée par vous, de lecteur-de-Jean-Malaquais et vous laisse apprécier si cette qualification peut ou non être qualifiée de qualité. Pour ma part je ne m'attribue pas ni cette qualification ni cette qualité car, moins modeste dans les décorations que je me décerne, je ne saurais m'en contenter : je me considère, avec bien-sûr toutes mes tares, comme le lecteur idéal de tous mes auteurs idéals, comme d'ailleurs de tous les auteurs non-idéals que je refuse de me cogner. 
Un tel lecteur idéal ne saurait considérer qu'il a de la concurrence et en conséquence se rabaisser au niveau de cette prétendue concurrence. 
Un tel lecteur idéal est de fait le lecteur idéal idéal, autrement dit le seul lecteur digne de ce nom : il se contrefout royalement de quiconque lit les mêmes auteurs que lui puisqu'il ne lit pas de la même façon (lisant, lui, idéalement) et estime que la lecture des mêmes auteurs par d'autres bipèdes relève de la farce sinon de l'imposture et en aucun cas de ce qu'on est en droit d'appeler "lecture". Le lecteur idéal est donc le seul lecteur à ses propres yeux (car sinon il ne serait pas ce lecteur idéal). 
De fait le lecteur idéal que je suis ne peut que se tenir à distance aristocratique et sanitaire du caca nerveux de ceux qui revendiquent, comme vous, être considérés par lui comme d'autres lecteurs, voire de meilleurs lecteurs, de tel ou tel de ses auteurs idéals, et même comme des lecteurs tout court. Il n'y a pas, aux yeux du lecteur idéal, de lecteur tout court : au mieux l'appelera-t-il lecteur-à-la-con
Je devine qu'une telle vérité vous soit aussi difficile à ingurgiter que pour moi votre caca nerveux de lecteur-à-la-con de Jean Malaquais. 
Le lecteur idéal que je suis répugne à appartenir à une quelconque communauté de prétendus lecteurs de ses auteurs de prédilection, il ne risque pas de prendre sa carte dans une société des lecteurs de tel ou tel de ses auteurs idéals, en l’occurence Jean Malaquais. Le lecteur idéal sait pertinement qu’il est le seul de son espèce, il est une exception. Et cette certitude de sa singularité est du même acabit que sa certitude d’être le seul (même un tantinet schizophrène comme moi) à vivre sa vie, à être dans sa propre peau, etc… Brèfle : aussi vrai que Shakespeare je crois, ou plutôt Joseph Conrad sinon Mlle Cerise de Groupama, je ne sais plus trop, a dit : « On vit comme on rêve, seul », le lecteur idéal se dit : « On lit comme on vit et comme on rêve, seul. » 
Autrement dit, le tumulus des cacas nerveux dont plusieurs lecteurs outrés de Jean Malaquais se sont soulagés dans ma boite-aux-lettres, je l’expédie, avec des pincettes, à la poubelle, en retenant mon hypersensible odorat, le vôtre indistinctement avec les autres, vous accusant toutefois réception de votre petit cadeau (car il puait 1000 fois plus que les autres), car je ne suis pas comme vous un mufle qui monte sur ses grands chevaux. Je vous rends au centuple l'attention que vous m'avez accordée.
Aux yeux du lecteur idéal, il n’y a qu’un lecteur, celui pour lequel il se prend sans immodeste modestie, tous les autres n’étant que des lecteurs non-idéals, autrement dit, des lecteurs-à-la-con ou à-la-mord-moi-le-nœud — comme en témoignent la médiocrité, l’animosité et la confusion de votre courrier (par ailleurs caffi de fautes) d’humaniste révolutionnaire se situant dans le camp du bien contre le camp du mal, minable mail de pleutre anonyme, dont on n’imagine pas qu’il pût avoir été rédigé par un lecteur du grand Jean Malaquais, écrivain raffiné qui tint tête aux pires ordures.
Les lecteurs d'un même auteur ne font pas communauté, contrairement à ce que clament dans leurs publicités les réseaux sociaux et les sites de rencontre.
Puisque ma bibliothèque compte tant d'ouvrages en commun avec celle par exemple d'Adolf Hitler (aficionado de Swift, Sterne, Cervantes, Jean Paul Richter, Nietzsche & cie), dois-je pour autant me considérer comme un frère de cette ordure comico-cosmique  ?
Puisque je lis Thomas Bernhard, dois-je pour autant aller voter Bruno Lemaire à la primaire de ces pourritures Les Républicains ?
Puisque je lis comme un damné Cioran et Céline, est-ce que je ne roulerais pas du même coup malgré moi pour ces crétins d'identitaires Pur-Porc ?
Puisque j'aime Henri Barbusse ne serais-je pas un peu un camarade ?
Etc… Etc…

Du reste, lisez qui vous voulez, je m’en tape allègrement. Sauf moi, puisque je vous indispose semble-t-il au point de vous occasionner colique verbale. Plutôt que venir déféquer des pixels dans ma boite-aux-lettres, allez plutôt lècher le postérieur des rédacteurs pour qui vous avez affection et affinités.  
Puisque vous trouvez contradictoire qu'un exécrateur de l'humanité dans mon genre puisse admirer ce Jean Malaquais, icône révolutionnaire, admettez tout de même, par la longueur et la qualité de cette réponse attentive et un tantinet exaltée, que cet exécrateur ne vous aura pas, en retour, traité avec mépris. Ce qui distingue effectivement les humanistes de votre genre d'une saloperie nihiliste de mon acabit, "mini-Cioran des Petites-Carpates" comme vous dites (en volant cette excellente vacherie à l'une de mes chroniques.)
À bon entendeur (comme on dit aux pires sourds…)
L. Watt-Owen

mardi 3 mai 2016

Hey Joe !






La mort de Prince, trépidant milliardaire de la variété internationale, Témoin de Jehovah dont les musiciennes étaient scientologues, copie mégalo de Jimi Hendrix et Little Richard, ne m'a fait ni chaud ni froid. 
Mais la méchante nouvelle, tout à l'heure, du décès brutal de Slow Joe, m'a fichu un sale coup de blues. Et dire que ce phénomène habitait à dix minutes de ma tanière depuis quelques années ! Si j'avais su, j'aurais tenté une fois au moins de lui payer un coup et de lui dire un peu ma gratitude et mon admiration. Merdre.
L. W.-O.







Qui est Slow Joe ? par deezer


Slow Joe and the Ginger Accident.1... par CharlesMouloud











dimanche 3 avril 2016

"Des comme vous, ça court pas les rues…"


Mandryka, Le Concombre masqué


"— J'ai pesé vos cartons de bouquins et vos paperasses ! Vous voulez savoir le chiffre exact ?" m'a dit le chef des déménageurs pendant qu'il soufflait sur le chèque du règlement pour en sècher l'encre.
Je n'étais pas sûr de vraiment vouloir savoir et les montagnes de cartons m'écrasaient d'avance. Malgré tout, j'étais curieux de la chose, ce n'est pas tous les jours que l'on peut évaluer irréfutablement le poids de sa folie et une telle occasion n'allait pas se représenter de sitôt.
"— 3,5 tonnes !!!! Jamais vu ça en 30 ans de carrière ! J'y ai laissé les amortisseurs des deux camions, je vous fais grâce de la petite note de leur réparation. Un type qui accumule tant de papier c'est devenu trop rare. Des comme vous, je vous le garantis, ça ne court pas les rues ! Je ne risque pas de vous oublier, vous, sacré nom de dieu de bordel de merde ! On fera marcher l'assurance pour les amortisseurs, et puis ils étaient déjà un peu morts… Vous avez de la chance… L'autre jour un type m'a fait transbahuter sa collection de clous et vis, il y tenait dur comme fer. J'ai hésité : cette ferraille était stockée dans des sacs-poubelles ! 70 kilos chacun ! On en avait plein le camion et on s'est écorché les doigts et les futales ! Lui je l'ai fait casquer je vous garantis ! Deux sacs sur trois ont crevé dans les escaliers, il a fallu tout ramasser, clou par clou,  vis par vis. Le type nous gueulait dessus et il prétendait qu'il les avait comptés ! Il ne faisait rien du tout avec ses putains de clous mais il y tenait méchamment. Mais vous… Ôtez-moi d'un doute… On se demandait avec les gars… Ces archives de papiers, c'est quoi au juste ?"
"— Ce qui me reste de ce j'ai écrit depuis les années 60…"
"— Ah je comprends mieux… Vous êtes écrivain… Et les livres c'est ceux que vous avez publiés !"
"— Écrivain ? Ah certainement pas ! On frise l'insulte, là ! Je suis exactement comme le collectionneur de clous et vis : celui-là non plus ne devait possèder aucun marteau, aucun tournevis, aucune tenaille"
"— Alors… ces bouquins… c'est donc votre bibliothèque comme on dit ? Et alors, excusez la curiosité, vous les avez tous lus ?".
"— Pire !" ai-je répondu : "Relus et même rerelus, sinon rererelus !"
"— Allez, je me sauve avant d'en entendre plus et de changer d'avis pour les amortisseurs… Vous êtes bien sympathique comme dingo, mais faudrait voir à pas trop me bourrer le mou, hein… Je ne vous dis pas à la revoyure car la prochaine fois faudra appeler la concurrence… Nous, les livres, on les refusera, dorénavant… On s'est trop tués avec les vôtres…"

L. W.-O.



Silly walks…







"Enfant, tu ne tenais pas en place. Tu battais la campagne. Tu te voulais au-dehors, loin de la maison, loin des tiens. Tu adressais des clins d'œil espiègles à l'horizon et tu donnais au ciel les rondeurs de tes nostalgies. De l'enfance, tu as sauté à pieds-joints dans la philosophie, et les années ont accru ton horreur de la sédentarité.. Depuis, tes pensées courent par monts et par vaux. Le besoin d'errer hante les notions. Les quatre murs te pèsent. Tu ne respires — philosophe des routes et des rues — qu'aux carrefours. dehors, toujours dehors — il n'y a pas de lit dans l'univers !
L'ennui abstrait révélant qu'être vivant c'est être vide, tu épies dans les venelles — tel un assassin des instants — l'oubli de la pensée. Tu trouverais oiseux de dévider l'écheveau des pensées pour en tirer un fil que tu nouerais au chapelet des frêles espérances. La charogne de la vie pourrit en arrière. Et celui qui lit dans tes pas y découvre un meurtrier."

Cioran, Bréviaire des vaincus
traduction d'Alain Paruit




vendredi 25 mars 2016

"What do you want, motherfucker ?!?!"





La connerie générale bat des records. La Grande Faucheuse moissonne autour de moi. La physiologie déconne. L'insomnie et la dèche s'acharnent sur ce qui reste du pauvre type, qui sait pertinement l'avoir bien cherché et se complait à s'avachir au comble de l'ennui, de la répugnance, de l'aboulie et du cafard mais je ne suis pas du genre à gémir sur mon sort et à pleurnicher ou paniquer. Je passe mon temps à rire comme personne et tout seul de la catastrophe de chaque jour : le grotesque est partout et tout est du plus haut comique pour qui se tient à distance et refuse de participer. À commencer par sa propre existence, dont chaque journée n'est qu'un enchainement de gags irrésistibles, certes cuisants vécus de l'intérieur. J'en fais le moins possible, histoire de m'éviter bien des catastrophes. Je refuse d'aller jouer la moindre comédie, je n'attend rien de rien ni de personne et, aussi incapable de la moindre résolution que d'envisager le moindre espoir, je me contente de fumer, de feuilleter des ouvrages inadmissibles, de me lever à l'heure, bien avant l'aube, où l'élément démocratique sublunaire ronfle encore sur des matelas à crédit, de faire trois siestes par jour pendant que les ronfleurs réveillés et dopés aux antidépresseurs et à l'alcool se démènent au boulot ou s'exténuent à en chercher. Je savoure le luxe de n'être attendu nulle part et de ne contribuer en rien à la perpétuation provisoire de ce monde sur lequel je crache par la fenêtre sans souci que quelqu'un passe en dessous. Sans aucune vergogne, je me laisse dériver cap au pire, en sifflotant faux du Chet Baker ou en me répétant comme un mantra la formule magique de Cioran : "Dans ce monde d'avortons et de poufiasses, il s'agit malgré tout d'être digne".  J'ouvre au hasard les Propos sur la racine des légumes, de Hong Zicheng, et je lis en opinant : "Une intégrité rayonnante comme le ciel se forme dans l'obscurité d'une pauvre demeure" ou encore : "Il faut admirer l'homme assez éclairé pour secouer ses manches et quitter la fête quand elle bat son plein. Il peut marcher sans crainte le long d'un précipice." Je tâte et dorlote mes bobos, je cultive ma nostalgie, je retaille plus aigû encore le crayon dont je ne me sers pas. Je démonte, nettoie, graisse et remonte mon arme préférée : ma vieille machine-à-écrire. Je constate que la souffreteuse batterie de mon ordinateur est comme moi : elle se vide de plus en plus vite et se recharge de plus en plus lentement. Je rallume une cigarette. J'espère que ce con de boulanger a fait du bon pain, que le livreur a bien ravitaillé le bureau de tabac, que les éboueurs sont bien passé, que les militaires patrouillent avec des pétoires chargées afin que la chérie circule tranquillement en métro et me revienne entière avec tous ses beaux yeux, ses organes et sa frimousse sublimes, que les fonctionnaires de l'EDF veillent à ce que je puisse à tout moment me chauffer le cul, me percoler le meilleur des cafés, écouter du Henri Mancini ou du Ran Blake, ou brancher ma Stratocaster, surfer d'un œil torve sur la Toile en marmonnant des "Regarde-moi ce con !", mettre la radio et la couper aussitôt en lâchant des "Ta gueule, saloperie", etc… Brèfle… Cette belle vie est épuisante. Elle est réservée aux grands champions du surplace, discipline qui réclame tout le bonhomme, et s'avère pire qu'un marathon puisqu'elle est un marathon sans fin, sans concurrents, sans public, sans voiture-balai ni soigneurs. Je ne la recommande et ne la souhaite à personne. Elle serait fatale à qui n'est pas taillé pour. (Qu'on se contente d'y rêver !).
L. W.-O.

jeudi 24 mars 2016

"Que ta vie est de Plume, et le monde de Vent…"



Depuis trois jours, des rafales s'acharnent sur mes terrasses et saccagent leurs mini-forêts. Les arbres se couchent, les fleurs s'envolent, les plantes sautent dans le vide. Tout était pourtant bien câlé, et arrimé à l'invisible fil de pêche. Vivre en étage élevé est un peu comme vivre sur un bateau : il faut s'attendre aux soudains passages-à-tabac. Ces bouts de ficelle n'ont pas tenu le coup. 

J'ai renoncé à sortir chaque fois tout remettre en place puisqu'aussitôt, dans mon dos, le vent renvoie tout valdinguer en ricanant et qu'on ne saurait, même moi, lui tenir tête. Et puis je n'ai que deux mains, l'une qui tient mon bob, l'autre mes lunettes.


J'observe le phénomène à travers les vitres, sur fond de nuages aussi rapides que dans un timelapse, tout en poursuivant, bien au chaud et bien à l'abri, ma lecture du Journal du Métèque de Jean Malaquais, où je tombe sur ces lignes de circonstance, datées du 16 septembre 1940 :

"Pour paraphraser Fielding (Essays on Nothing), il y a ceux qui prétendent écrire ce qu'ils pensent, et d'autres qui se flattent de penser ce qu'ils écrivent. Or, commente cet auteur, il en est d'une troisième sorte, bien plus nombreux, qui ne pensent guère avant de prendre la plume, et qui, couchant sur le papier ce qu'ils croient avoir dans la tête, ne produisent jamais que du vent. Eh bien moi, depuis que je gribouille ces notes, je me sens appartenir d'office à cette dernière fraternité."

Je relève les yeux vers la belle tempête. Les crayons oubliés sur la table foncent comme des flèches. Qu'ils aillent au moins se planter dans le cul ou la tête d'un con ! La table elle-même décolle, retombe, reprend de l'élan, redécolle. Les chaises bondissent et ruent. Mes papiers et mes livres tourbillonnent dans le vide puis sont soudain aspirés vers le haut, bientôt je ne les distingue plus. 

Me reviennent ces quelques vers de Jean de Sponde  :
"Le trait est empenné, l'air qu'il va poursuivant
C'est le champ de l'orage : Hé ! commence d'apprendre
Que ta vie est de Plume, et le monde de Vent."

L. W.-O.

samedi 19 mars 2016

Just a little too much…

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Bien planqué parmi la végétation de mes terrasses, je me sens enfin à l'aise : leur luxuriance est la garantie de mon incognito. Voilà ce que je me disais avant de réaliser à quel point elle doit attirer l'œil. J'en ai peut-être rajouté un peu trop. J'éprouve la même chose chaque fois que je fais ou dis quelque chose en public.
L. W.-O.

Sors de ce corps !



"Chacun possède ses raisons pour s'évader de sa misère intime et chacun de nous pour y parvenir emprunte aux circonstances quelque ingénieux chemin. "

Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit.

jeudi 17 mars 2016

Chez le siphonné…



Visite du plombier. Il n'écoute rien de ce que je dis des lavabos et tuyauteries qui déconnent car il est halluciné par le nombre de livres, il n'en croit pas ses yeux, il n'en a jamais vu autant et se demande quel siphonné peut bien vivre dans un tel antre. Il n'a qu'une hâte : faire machine-arrière. Oublier ce qu'il a vu. Mais il reste planté-là, fasciné.
L. W.-O.

dimanche 13 mars 2016

"Vivant tout en haut d'une pyramide de cadavres …"



"(…) Peut-on savoir d'où vous viennent ces brusques assauts d'angoisse, comme cela, sans cause apparente, pendant que vous curez votre pipe, ajoutez une bûche au feu, entendez le claquement d'une porte ? Serait-ce le remords d'être vivant — vivant tout en haut d'une pyramide de cadavres ?

Ne rien regretter. Ne rien pleurer. Si, par sortilège, je me retrouvais tel qu'à mes seize ans, j'aimerais m'y voir avec mon âme de seize ans : revivre les mêmes expériences, commettre les mêmes sottises, jouir des mêmes bonheurs. (…)"

Jean Malaquais, Journal de Guerre, Phébus éd.