mardi 3 mai 2016

Hey Joe !






La mort de Prince, trépidant milliardaire de la variété internationale, Témoin de Jehovah dont les musiciennes étaient scientologues, copie mégalo de Jimi Hendrix et Little Richard, ne m'a fait ni chaud ni froid. 
Mais la méchante nouvelle, tout à l'heure, du décès brutal de Slow Joe, m'a fichu un sale coup de blues. Et dire que ce phénomène habitait à dix minutes de ma tanière depuis quelques années ! Si j'avais su, j'aurais tenté une fois au moins de lui payer un coup et de lui dire un peu ma gratitude et mon admiration. Merdre.
L. W.-O.







Qui est Slow Joe ? par deezer


Slow Joe and the Ginger Accident.1... par CharlesMouloud











dimanche 3 avril 2016

"Des comme vous, ça court pas les rues…"


Mandryka, Le Concombre masqué


"— J'ai pesé vos cartons de bouquins et vos paperasses ! Vous voulez savoir le chiffre exact ?" m'a dit le chef des déménageurs pendant qu'il soufflait sur le chèque du règlement pour en sècher l'encre.
Je n'étais pas sûr de vraiment vouloir savoir et les montagnes de cartons m'écrasaient d'avance. Malgré tout, j'étais curieux de la chose, ce n'est pas tous les jours que l'on peut évaluer irréfutablement le poids de sa folie et une telle occasion n'allait pas se représenter de sitôt.
"— 3,5 tonnes !!!! Jamais vu ça en 30 ans de carrière ! J'y ai laissé les amortisseurs des deux camions, je vous fais grâce de la petite note de leur réparation. Un type qui accumule tant de papier c'est devenu trop rare. Des comme vous, je vous le garantis, ça ne court pas les rues ! Je ne risque pas de vous oublier, vous, sacré nom de dieu de bordel de merde ! On fera marcher l'assurance pour les amortisseurs, et puis ils étaient déjà un peu morts… Vous avez de la chance… L'autre jour un type m'a fait transbahuter sa collection de clous et vis, il y tenait dur comme fer. J'ai hésité : cette ferraille était stockée dans des sacs-poubelles ! 70 kilos chacun ! On en avait plein le camion et on s'est écorché les doigts et les futales ! Lui je l'ai fait casquer je vous garantis ! Deux sacs sur trois ont crevé dans les escaliers, il a fallu tout ramasser, clou par clou,  vis par vis. Le type nous gueulait dessus et il prétendait qu'il les avait comptés ! Il ne faisait rien du tout avec ses putains de clous mais il y tenait méchamment. Mais vous… Ôtez-moi d'un doute… On se demandait avec les gars… Ces archives de papiers, c'est quoi au juste ?"
"— Ce qui me reste de ce j'ai écrit depuis les années 60…"
"— Ah je comprends mieux… Vous êtes écrivain… Et les livres c'est ceux que vous avez publiés !"
"— Écrivain ? Ah certainement pas ! On frise l'insulte, là ! Je suis exactement comme le collectionneur de clous et vis : celui-là non plus ne devait possèder aucun marteau, aucun tournevis, aucune tenaille"
"— Alors… ces bouquins… c'est donc votre bibliothèque comme on dit ? Et alors, excusez la curiosité, vous les avez tous lus ?".
"— Pire !" ai-je répondu : "Relus et même rerelus, sinon rererelus !"
"— Allez, je me sauve avant d'en entendre plus et de changer d'avis pour les amortisseurs… Vous êtes bien sympathique comme dingo, mais faudrait voir à pas trop me bourrer le mou, hein… Je ne vous dis pas à la revoyure car la prochaine fois faudra appeler la concurrence… Nous, les livres, on les refusera, dorénavant… On s'est trop tués avec les vôtres…"

L. W.-O.



Silly walks…







"Enfant, tu ne tenais pas en place. Tu battais la campagne. Tu te voulais au-dehors, loin de la maison, loin des tiens. Tu adressais des clins d'œil espiègles à l'horizon et tu donnais au ciel les rondeurs de tes nostalgies. De l'enfance, tu as sauté à pieds-joints dans la philosophie, et les années ont accru ton horreur de la sédentarité.. Depuis, tes pensées courent par monts et par vaux. Le besoin d'errer hante les notions. Les quatre murs te pèsent. Tu ne respires — philosophe des routes et des rues — qu'aux carrefours. dehors, toujours dehors — il n'y a pas de lit dans l'univers !
L'ennui abstrait révélant qu'être vivant c'est être vide, tu épies dans les venelles — tel un assassin des instants — l'oubli de la pensée. Tu trouverais oiseux de dévider l'écheveau des pensées pour en tirer un fil que tu nouerais au chapelet des frêles espérances. La charogne de la vie pourrit en arrière. Et celui qui lit dans tes pas y découvre un meurtrier."

Cioran, Bréviaire des vaincus
traduction d'Alain Paruit




vendredi 25 mars 2016

"What do you want, motherfucker ?!?!"





La connerie générale bat des records. La Grande Faucheuse moissonne autour de moi. La physiologie déconne. L'insomnie et la dèche s'acharnent sur ce qui reste du pauvre type, qui sait pertinement l'avoir bien cherché et se complait à s'avachir au comble de l'ennui, de la répugnance, de l'aboulie et du cafard mais je ne suis pas du genre à gémir sur mon sort et à pleurnicher ou paniquer. Je passe mon temps à rire comme personne et tout seul de la catastrophe de chaque jour : le grotesque est partout et tout est du plus haut comique pour qui se tient à distance et refuse de participer. À commencer par sa propre existence, dont chaque journée n'est qu'un enchainement de gags irrésistibles, certes cuisants vécus de l'intérieur. J'en fais le moins possible, histoire de m'éviter bien des catastrophes. Je refuse d'aller jouer la moindre comédie, je n'attend rien de rien ni de personne et, aussi incapable de la moindre résolution que d'envisager le moindre espoir, je me contente de fumer, de feuilleter des ouvrages inadmissibles, de me lever à l'heure, bien avant l'aube, où l'élément démocratique sublunaire ronfle encore sur des matelas à crédit, de faire trois siestes par jour pendant que les ronfleurs réveillés et dopés aux antidépresseurs et à l'alcool se démènent au boulot ou s'exténuent à en chercher. Je savoure le luxe de n'être attendu nulle part et de ne contribuer en rien à la perpétuation provisoire de ce monde sur lequel je crache par la fenêtre sans souci que quelqu'un passe en dessous. Sans aucune vergogne, je me laisse dériver cap au pire, en sifflotant faux du Chet Baker ou en me répétant comme un mantra la formule magique de Cioran : "Dans ce monde d'avortons et de poufiasses, il s'agit malgré tout d'être digne".  J'ouvre au hasard les Propos sur la racine des légumes, de Hong Zicheng, et je lis en opinant : "Une intégrité rayonnante comme le ciel se forme dans l'obscurité d'une pauvre demeure" ou encore : "Il faut admirer l'homme assez éclairé pour secouer ses manches et quitter la fête quand elle bat son plein. Il peut marcher sans crainte le long d'un précipice." Je tâte et dorlote mes bobos, je cultive ma nostalgie, je retaille plus aigû encore le crayon dont je ne me sers pas. Je démonte, nettoie, graisse et remonte mon arme préférée : ma vieille machine-à-écrire. Je constate que la souffreteuse batterie de mon ordinateur est comme moi : elle se vide de plus en plus vite et se recharge de plus en plus lentement. Je rallume une cigarette. J'espère que ce con de boulanger a fait du bon pain, que le livreur a bien ravitaillé le bureau de tabac, que les éboueurs sont bien passé, que les militaires patrouillent avec des pétoires chargées afin que la chérie circule tranquillement en métro et me revienne entière avec tous ses beaux yeux, ses organes et sa frimousse sublimes, que les fonctionnaires de l'EDF veillent à ce que je puisse à tout moment me chauffer le cul, me percoler le meilleur des cafés, écouter du Henri Mancini ou du Ran Blake, ou brancher ma Stratocaster, surfer d'un œil torve sur la Toile en marmonnant des "Regarde-moi ce con !", mettre la radio et la couper aussitôt en lâchant des "Ta gueule, saloperie", etc… Brèfle… Cette belle vie est épuisante. Elle est réservée aux grands champions du surplace, discipline qui réclame tout le bonhomme, et s'avère pire qu'un marathon puisqu'elle est un marathon sans fin, sans concurrents, sans public, sans voiture-balai ni soigneurs. Je ne la recommande et ne la souhaite à personne. Elle serait fatale à qui n'est pas taillé pour. (Qu'on se contente d'y rêver !).
L. W.-O.

jeudi 24 mars 2016

"Que ta vie est de Plume, et le monde de Vent…"



Depuis trois jours, des rafales s'acharnent sur mes terrasses et saccagent leurs mini-forêts. Les arbres se couchent, les fleurs s'envolent, les plantes sautent dans le vide. Tout était pourtant bien câlé, et arrimé à l'invisible fil de pêche. Vivre en étage élevé est un peu comme vivre sur un bateau : il faut s'attendre aux soudains passages-à-tabac. Ces bouts de ficelle n'ont pas tenu le coup. 

J'ai renoncé à sortir chaque fois tout remettre en place puisqu'aussitôt, dans mon dos, le vent renvoie tout valdinguer en ricanant et qu'on ne saurait, même moi, lui tenir tête. Et puis je n'ai que deux mains, l'une qui tient mon bob, l'autre mes lunettes.


J'observe le phénomène à travers les vitres, sur fond de nuages aussi rapides que dans un timelapse, tout en poursuivant, bien au chaud et bien à l'abri, ma lecture du Journal du Métèque de Jean Malaquais, où je tombe sur ces lignes de circonstance, datées du 16 septembre 1940 :

"Pour paraphraser Fielding (Essays on Nothing), il y a ceux qui prétendent écrire ce qu'ils pensent, et d'autres qui se flattent de penser ce qu'ils écrivent. Or, commente cet auteur, il en est d'une troisième sorte, bien plus nombreux, qui ne pensent guère avant de prendre la plume, et qui, couchant sur le papier ce qu'ils croient avoir dans la tête, ne produisent jamais que du vent. Eh bien moi, depuis que je gribouille ces notes, je me sens appartenir d'office à cette dernière fraternité."

Je relève les yeux vers la belle tempête. Les crayons oubliés sur la table foncent comme des flèches. Qu'ils aillent au moins se planter dans le cul ou la tête d'un con ! La table elle-même décolle, retombe, reprend de l'élan, redécolle. Les chaises bondissent et ruent. Mes papiers et mes livres tourbillonnent dans le vide puis sont soudain aspirés vers le haut, bientôt je ne les distingue plus. 

Me reviennent ces quelques vers de Jean de Sponde  :
"Le trait est empenné, l'air qu'il va poursuivant
C'est le champ de l'orage : Hé ! commence d'apprendre
Que ta vie est de Plume, et le monde de Vent."

L. W.-O.

samedi 19 mars 2016

Just a little too much…

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Bien planqué parmi la végétation de mes terrasses, je me sens enfin à l'aise : leur luxuriance est la garantie de mon incognito. Voilà ce que je me disais avant de réaliser à quel point elle doit attirer l'œil. J'en ai peut-être rajouté un peu trop. J'éprouve la même chose chaque fois que je fais ou dis quelque chose en public.
L. W.-O.

Sors de ce corps !



"Chacun possède ses raisons pour s'évader de sa misère intime et chacun de nous pour y parvenir emprunte aux circonstances quelque ingénieux chemin. "

Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit.

jeudi 17 mars 2016

Chez le siphonné…



Visite du plombier. Il n'écoute rien de ce que je dis des lavabos et tuyauteries qui déconnent car il est halluciné par le nombre de livres, il n'en croit pas ses yeux, il n'en a jamais vu autant et se demande quel siphonné peut bien vivre dans un tel antre. Il n'a qu'une hâte : faire machine-arrière. Oublier ce qu'il a vu. Mais il reste planté-là, fasciné.
L. W.-O.

dimanche 13 mars 2016

"Vivant tout en haut d'une pyramide de cadavres …"



"(…) Peut-on savoir d'où vous viennent ces brusques assauts d'angoisse, comme cela, sans cause apparente, pendant que vous curez votre pipe, ajoutez une bûche au feu, entendez le claquement d'une porte ? Serait-ce le remords d'être vivant — vivant tout en haut d'une pyramide de cadavres ?

Ne rien regretter. Ne rien pleurer. Si, par sortilège, je me retrouvais tel qu'à mes seize ans, j'aimerais m'y voir avec mon âme de seize ans : revivre les mêmes expériences, commettre les mêmes sottises, jouir des mêmes bonheurs. (…)"

Jean Malaquais, Journal de Guerre, Phébus éd.

samedi 12 mars 2016

Du sommet de ma Tour de Babel…

The Tower of Babel /The Wind par Du Zhenjun
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Du sommet de ma Tour de Babel, vautré sur mon divan, j'aperçois distinctement à l'horizon de ma terrasse Est, pourtant à plusieurs dizaines de kilomètres, le skyline de mes montagnes natales et même, au-delà, le Mont-Blanc et la chaîne des Alpes. 
Après Ornette Coleman (Ramblin), puis la belle harpiste Dorothy Ashby (Stella by Starlight) j'écoute Carmen Mc Crae (My Foolish Heart), en relisant le formidable Journal de guerre de Jean Malaquais. 
Quel ouvrage éloquent à propos du "vivre ensemble" et de l'immonde promiscuité avec les bipèdes sublunaires  ! Mais qui lit de nos jours cet auteur saisissant ? Tant mieux ! Qu'il est délectable d'être le seul ou presque à lire des auteurs que l'on aime.

Je me demande où je vais bien pouvoir loger ma trentaine de machines-à-écrire dans ces 80 m2 envahis par les livres. Je n'en sacrifierai pas une seule.
En revanche, je songe à réduire drastiquement le nombre déjà riquiqui de mes derniers interlocuteurs, les cybernétiques, en éliminant les faux-cul, les réclameurs d'attention, les susceptibles, les lunatiques, les emmerdeurs, etc…. Quant aux interlocuteurs "en bugne-à-bugne", autrement dit in vivo, voici déjà belle lurette que l'épuration radicale en a été faite. Le pire des emmerdeurs est l'abruti toujours inopportun que j'aperçois dans le miroir. Mais j'ai trouvé l'astuce de repeindre le miroir en même temps que le mur, en noir. (Ma semaine de bonté est révolue : elle aura duré plus d'un demi-siècle. De l'indulgence envers les autres ou envers ce pénible et indécramponnable inconnu, le "moi-même", laquelle est la pire ?) 
Je regarde une nouvelle fois la vidéo du monstre marin énigmatique échoué sur une plage d'Acapulco car je me dis qu'il me ressemble terriblement — en tout cas je m'y reconnais tout à fait.
Puis je repique à une nouvelle sieste, en ruminant comme un mantra la formule de Cioran : "Dans ce monde d'avortons et de poufiasses, il s'agit malgré tout d'être digne." Tout est dans le malgré tout.
L. W.-O.

Jean Malaquais


mercredi 9 mars 2016

Vite je retourne me coucher…







De mes vastes et luxuriantes terrasses panoramiques, à chaque réveil de mes cinq siestes quotidiennes, sanglé dans un éclatant kimono de samouraï acquis à Kiabi, tout en sirotant le plus cher des cafés et en écoutant à fond la tonique musique flûtée dont on se régalait jadis à Pompéï, Lugdunum et Rome, j'observe, sans trop parvenir à les distinguer les uns des autres, des phénomènes grotesques : le ramassage expéditif des poubelles, le safari de la fourrière, l'effroyable Printemps des Poètes, la chorégraphie des créneaux ratés malgré l'assistance automatique, l'effarante Fête du Livre, la transhumance des opposants à la Loi Travail, l'ordinaire lendemain de la journée de la Femme, le dynamisme des jambons humains vers le boulot, Casino ou le toubib, etc… Tout cela est certes instructif mais j'ai tout de même un peu beaucoup roulé ma bosse et sais à quoi m'en tenir quant aux activités du lassant bipède sublunaire : tout ce qu'il peut bien faire m'emmerde tant d'avance que j'en baîlle déjà. 
Avant de retourner dormir, je relis le courrier du pirate Roussiez qui a pris la peine, à l'aube, de me recopier une belle lettre éloquente d'Henri Michaux, où il dit sans ambage, au pénible Marcel Arland, le 1er juillet 1976, son refus qu'on lui consacre un numéro spécial de la NRF : 
« Il y a encombrement de textes sur moi pour le moment. De nouveaux à l’horizon et un massif N° spécial. Le peu de goût d’écrire qui me reste disparaît devant ce flot. 
Je vous en prie, vous au moins, ne donnez pas le ridicule de cette accumulation soudaine de critiques et d’exposés sur H.M.
Qu’on publie un jour un article, soit. Mais que la NRF opère un rassemblement de masse sur le sujet en question, non. 
Attendez la fin de ma vie qui ne saurait tarder. 
Lorsqu’est arrivé le moment où sur le corps se désorganisant tout tour à tour devient danger grave, la chaleur de l’été, le froid de l’hiver, le manger, le mouvement, la mer, la montagne, les émotions, la lumière et les médicaments, alors la fatale disparition est proche. 
Du moins, que je ne finisse pas gavé de mon propre nom ».

Ainsi va la vie, mon ami… Dix millions de poètes, un seul Henri Michaux, voilà ce que je me dis.
Vite je retourne me coucher, en laissant tourner la belle et entêtante musique —  flûtes, trompettes, buccins & tambourins.

L. W.-0.

dimanche 21 février 2016

Le Yéti change de tanière



QUELQUES JOURS DE PAUSE

Le Yéti de la Rue de la Mouche change de tanière.

Après trois mois de titubations ahurissantes dans l'enfer de l'immobilier, il a enfin déniché tanière fabuleuse et déménage dans les hauteurs : son nouveau repaire, doté de deux vastes terrasses panoramiques, lui garantira une vue imprenable tous azimuts.

De fait, ce blog se met en pause pour quelques jours, jusqu'au tout début mars, date à laquelle le rédacteur aura retrouvé connexion et, on peut rêver !, la paix, la vista, la belle forme et tout son esprit.

Comme il change d'adresse postale, de téléphone, d'opérateur Internet etc…, le cabochard rédacteur en profitera peut-être pour changer aussi de formule : ce blog fête ses dix ans, il serait temps de le faire un tantinet évoluer, on verra bien… 

Un franc merci à tous ceux qui portent attention à ce blog jusque-là irrégulier et bordélique.

So long ! said King Kong.
L. W.-O.






dimanche 14 février 2016

Un fictionneur tombé du ciel, l'étoile au front : Rayas Richa

Portrait imaginaire de Rayas Richa
par Louis Watt-Owen © 2013
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En ces temps de délire graphomaniaque et d'inflation éditoriale, où 3 français sur 4, selon des sondages, se considèrent sérieusement comme des écrivains, bénissons le phénomène nommé Rayas Richa, un fictionneur tombé du ciel, avec l'étoile au front, lui, pour réjouir les lecteurs qui n'ont pas perdu le sens du goût ni le flair et que les myriatonnes de merde imprimée étalée par les éditeurs sur les gondoles du marché font dégueuler d'avance, au point qu'ils n'y mettent plus, comme moi, les pieds, dans ces commerces effarants qui osent encore s'appeler des librairies.

Avec ce premier livre, Les Jeunes Constellations, qui paraît à l'enseigne de L'Arbre Vengeur, dans la collection L'Alambic concoctée par le bouilleur de cru Éric Dussert, le mystérieux et farouche Rayas Richa s'impose d'emblée comme une évidence aux yeux de qui sait encore ce que lire veut dire.

Ayant eu la veine de pouvoir lire les premières moutures du texte voici déjà quelque longue lurette, et ayant suivi, de loin, ses aventures au pays cocasse de l'édition, j'étais plus qu'impatient de tenir enfin le volume imprimé de ce récit dont le tapuscrit mirifique s'était imposé à mes yeux avec l'évidence déjà d'un livre. Ce fut une surprise remuante de le recevoir, il y a deux jours, offert par l'éditeur : quel Ouf ! sonore j'ai poussé par la fenêtre ouverte de mon premier étage !!!! — il a soufflé la moumoute d'un bipède genre croque-mort, qui rentrait du boulot et ne se doutait pas que c'était pour la bonne cause et que devant un tel miracle on se décoiffe. 

Ces Jeunes Constellations dansent depuis entre mes mains, et je peux même jongler avec, puisqu'on m'en a expédié deux exemplaires (je reparlerai bientôt des autres beaux ouvrages du colis.) Je vais les relire sans tarder, la nuit, cela va de soi, où elles brilleront et clignoteront.

Rayas Richa est un gaillard insaisissable, qui n'est jamais là où l'on croit l'avoir repéré. Vous le croyez encore à traverser le parc des Buttes-Chaumont, il est déjà reparti au Liban. Vous lui écrivez à Beyrouth, il vient de déménager au bord d'un lac helvète près de Zug. Vous cherchez à le joindre dans sa baraque suisse isolée aux lisières, autour de laquelle rôdent renards et loups lettrés, attirés par la bibliothèque du locataire, il a filé à Londres, avec du Lichtenberg et du Hedayat dans les poches. Vous lui envoyez un mail chez les rosbeefs, mais il s'est installé au Luxembourg.

Brèfle… On ne risque pas de lui mettre la main dessus. (En plus, mieux vaut faire un peu gaffe : je ne doute pas que cet aficionado d'Arno Schmidt, taillé (et un tantinet buté) comme Jason Statham, ne soit armé, du moins de paluches qui font réfléchir (et son récent portrait officiel me le révèle effectivement sous des traits de gangster de Chicago ou de dynamiteur à la Bonnot.)

La prose redoutable de ce fictionneur singulier, qui a lu les plus forts et les plus féroces et les plus mélancoliques des auteurs, ne se laisse pas plus saisir que sa personne : elle passera entre les mailles relâchées et molles des grosses ficelles de la critique, et celui qui prétendra l'avoir attrapée par la queue risque d'y laisser des doigts. 

Comme je suis en train d'emballer les cent mille livres de ma bordélique bibliothèque pour changer de tanière dans peu de jours, je n'ai certes pas le temps ni la tête à redire ce que du reste j'ai déjà dit, copieusement, voici quelques mois déjà, à propos de ces Jeunes Constellations. Je redonne sans scrupules cette chronique du 1er novembre dernier, sans y rien changer, car je persiste et signe. 
L. Watt-Owen



UN FICTIONNEUR TOMBÉ DU CIEL, L'ÉTOILE AU FRONT : RAYAS RICHA
Chronique parue sur ce blog le 1er novembre 2015

J'apprends par hasard, sur le site des Belles Lettres, une nouvelle formidable : c'est le 22 février prochain, à l'enseigne de L'Arbre vengeur, dans l'excellente collection L'Alambic dirigée par Éric Dussert, que paraîtra  Les Jeunes Constellations.

Autrement dit : le premier livre d'un gaillard dont je recommande vivement aux lecteurs impitoyables de noter le nom sur leurs tablettes sportives : Rayas Richa. 

Comme ça se prononce : R, A, Y, A, S … R, I, C, H, A… (Mon dieu quel nom de plume ! Et en plus c'est vraiment son vrai ! Il y en a qui ont de la chance ! Vernis par l'Etat-Civil ! Avec un nom comme ça, on ne peut faire qu'écrivain ! Mais écrivain alors là pas comme les autres n'est-ce pas !)

Voilà un fictionneur comme on n'en fait plus. Ces Jeunes Constellations sont le premier volet d'une espèce de saga que certains qualifieront d'historique (époque : les Croisades, etc…). Le tapuscrit fait déjà fureur aux Élysées en édition samizdat à un seul exemplaire que se disputent cruellement à coup de gourdin Walter Scott, Jean Paul Richter, Arno Schmidt, Robert-Louis Stevenson, le grand Claude Riehl & tutti quanti — brèfle : que du beau monde, émoustillé et curieux de cette concurrence sans complexes.

C'est "là-bas en dessous", aux Élysées (pour connaitre l'adresse inutile de chercher sur Google Maps : qu'on lise plutôt le Tina d'Arno Schmidt), où je trafique aux heures creuses des friandises de la surface, que j'ai pu lire la chose, la "louant" pour quelques heures à Nicolas Bouvier (contre un kilo de gruyère). 

C'était voici déjà plus d'un an et demi, et je peux témoigner qu'elle se laisse difficilement oublier, la chose. On en redemande, et si l'auteur n'en ouvrage pas dare dare la suite je lui garantis qu'il aura affaire à mes mains énormes et à mes souliers du 48, de la part de tous les sus-nommés qui enragent de dévorer toute la saga.

Cette nouvelle était certes encore confidentielle, réservée à ces drôles de cocos, les "professionnels" du livre. Tant pis si je me fais asticoter par les Vengeurs Arboricoles ou le bouilleur-de-cru Dussert. Mais j'en romps le secret (et donne même la belle couverture collector car bardée d'un "non définitive"), histoire que cette révélation publique excite d'avance quelques lecteurs dans mon genre et mobilise leur impatience. 

On aura d'ici février tout le temps de s'équiper d'un K-Way noir à profonde capuche, qui servira à la fois à passer inaperçu pour traverser l'Europe dans une époque ancienne et à ne pas se faire trop tremper par la flotte. Une épée, ou au moins un coutelas bien aiguisé, ne seront pas de trop. Et des grosses chaussettes et des gants pour passer les montagnes. Et aussi du parfum Zlatan (à 50 euros le flacon) pour séduire les belles vénitiennes.

Quant aux laborieux romanciers français contemporains, ils pourront aller se rhabiller. Et si ils ont un tantinet le sens de l'honneur qu'ils renoncent à leur graphomanie, ou se tirent dans leur grosse tête l'encre de leur Mont-Blanc. Il n'y a pas photo avec ce fictionneur inconnu. Ah ça non. 

Cet éloge d'avance ne craint nullement d'être démenti. Mais ce n'est là que mon avis, pas du tout humble, de non-lecteur de ces plumitifs, et qui leur dit merde. Et les prévient gentiment qu'avec ce Rayas Richa voici enfin surgir sur le marché le specimen d'une autre race d'auteur : le fictionneur. Il y en aura d'autres, je n'en doute pas, de fictionneurs singuliers qui réjouiront des lecteurs impitoyables dans mon genre et nous feront peut-être retrouver le chemin des librairies. 

Voilà un bouquin inattendu, toujours surprenant et réjouissant en diable.  Foisonnant d'images et détails comme on n'en trouve plus ailleurs. L'ingénuité de ce dingo fait son charme dingue. Ceci est un livre pour coureurs d'aventures, mais aussi pour coureurs d'aventures syntaxiques. 


Autrement dit : il est inadaptable à l'écran (à moins qu'un Sokhourov ne s'en empare). Ce n'est pas un énième film sur papier, ou scénario novelisé d'avance. Certainement pas un "roman" de plus (au diable les romans français et les romanciers français). Et pourtant il y est question d'amour aussi, sur fond de traversée de l'Europe à une époque prébrueghelienne. On s'y croirait. On a froid et faim dans les montagnes. On peste contre la lenteur des canassons et la puanteur des figurants. On en pince pour des beautés. On se retrouve in fine à Venise, éberlué.

Je ne crie pas au chef d'œuvre et au génie surgissant, ces légendes pour les lecteurs à la con. Et ce serait fort lourd à porter pour l'auteur, qui n'en demande pas tant. Je dis seulement que j'ai lu le tapuscrit samizdat de la chose déjà comme un livre qui se pose là et m'en bouche un coin. Dieu sait pourtant si j'étais de mauvais poil et mal disposé. Ce n'était vraiment pas le moment. On ne me la fait pas comme ça ! Je fus bluffé malgré moi.

Cet enthousiasme de lecteur, je ne l'aurai pas rencontré souvent dans cette vie où j'ai pourtant été accablé par des centaines et même milliers de manuscrits dont les graphomanes se prenaient d'avance pour des écrivains. Je me suis dit que ce R.R. avait, lui, l'étoile au front. La grâce d'une audace pour le pur plaisir, sans complexe. Et pourtant sans ignorance de la bibliothèque : ce R.R. a lu d'un œil d'aigle les auteurs les plus forts et les plus réjouissants. 

Et c'est une tête de bourrique qui n'enfle pas mais résiste férocement à la connerie générale comme aux accès ravageurs du cafard le plus noir. Tout le contraire donc des têtes contemporaines. Je n'ai jamais vu cette tête : cet inconnu reste inimaginable mais j'ai vu dès les premières pages que j'avais affaire à un écrivain digne de ce nom. Cela ne me saute pas aux yeux quand je feuillette les produits du marketing sur les gondoles : j'ai alors le sentiment que ceci n'est pas un livre et cette tête de pipe en quatrième de couverture certainement pas un écrivain.

Toutes ces qualités ne garantissent certes pas un succès commercial : au contraire. Mais je suis convaincu que ces Jeunes Constellations brilleront d'un éclat singulier aux gobilles incrédules des lecteurs dignes de ce nom. (En rameuter ici quelques-uns des mois à l'avance n'est donc pas un crime : je connais bien leur rétivité farouche et leur aversion pour les nouveautés, car ce sont aussi les miennes, saines et incurables, mais qui ne demandent en fait qu'à être joyeusement démenties et prises à contrepied.)

La chose se présente sous forme d'un journal de voyage, ce qui garantit la surprise par l'art du bref et de l'ellipse, et un art de l'image inoubliable et frappante. Un humour certain porte cette prose de grand, mais encore jeune, mélancolique : il est l'ombre portée d'un deuil et la mort omniprésente accuse donc le relief de ces enluminures saisissantes. 

Aucune longueur donc dans ce récit de voyage qui va cahin caha à l'allure des bourriques attelées ou de marcheurs épuisés. On oscille entre le flash de l'aphorisme et le snapshot en technicolor. Tous les sens sont sollicités, particulièrement l'odorat et les tympans. Les paysages sont grandioses, les ciels fantastiques omniprésents, et on entre pour de bon dans les villes médiévales, avec fascination et craintivité. Les trognes grouillent, et les tordus. Des bestioles passent, fabuleuses.

Je n'en distrais, sans autorisation, qu'une seule bribe, en goûteux amuse-gueule :
"C’était la haute saison du fumier. Le trafic des marchands rendait la circulation malaisée et nous avions décidé de lever le camp avant l’aube. "

L. W.-O.

WHO'S THAT GUY ?


La seule photo de ce RR qu'on trouvait en ligne jusqu'à ces derniers jours était celle-ci (elle semble désormais avoir disparu, mais on a traqué et capturé son fantôme !). Et en plus il brandit devant sa tête un poireau ! On était fixé, n'est-ce pas ?!?!



On peut désormais voir son portrait "officiel" (le seul qu'il autorise donc ) sur le site de son éditeur, signé Isabelle Rey. Je ne le donne pas car tout le monde va le reproduire. Si on en est curieux, et on le sera, il suffit de cliquer ici.


À mes risques et péril, je donne ici deux autres "fragonards" de cette tête de bourrique. L'un (en tête de ce billet) qui est un portrait imaginaire, réalisé car j'en avais assez de correspondre depuis des années avec un homme invisible, qui se réduisait à mes yeux aux pixels typographiés de ses messages. L'autre, ci-dessous, résulte du piratage d'une espèce d'autoportait sauvage de la bête, que j'ai défiguré l'autre jour sans vergogne, jusqu'à ce qu'il ne ressemble plus à rien ni à personne, sinon à un extraterrestre.

Autoportrait de Rayas Richa défiguré en extraterrestre par Louis Watt-Owen ©


Quant au curriculum vitae de cet inconnu tombé du ciel, voici ce qu'on nous dit de l'auteur, le futur désormais fameux Rayas Richa, sur le site de son éditeur et sur le rabat de la couverture :


" Rayas Richa est né à Aitanit au Liban en 1978 d’un professeur de Lettres maronite et d’une mathématicienne arménienne. Il a eu une enfance heureuse et n’a pas fait beaucoup d’enfants. A près avoir été banquier, coursier, épicier, gérant, photographe et vendeur, il donne avec Les jeunes constellations son premier roman.

DES IMAGES SIGNÉES DONATIEN MARY

Tous les ouvrages de l'Arbre Vengeur ont cette particularité d'être accompagnés d'images. Les Jeunes Constellations sont enrichies, en couverture comme dans le corps du texte, d'épatantes compositions fantastiques de Donatien Mary, qui excitent formidablement la rétine. De cet artiste, l'éditeur nous dit : 
Essentiellement rompu aux techniques de l’estampe (eau-forte, gravure sur bois, aquatinte, pochoir), Donatien Mary est un jeune illustrateur / graveur dont les images ornent aussi bien des livres pour enfants (aux éditions Les Petits Platons et Gallimard), des ouvrages pour adultes (Palabres et Shasslamittde Bérangère Cournut chez Attila) que des albums de bande dessinée (Que la bête Fleurisse chez Cornélius en 2014, et bientôt Le premier Bal d’Emma aux Éditions 2024).

CI-DESSOUS UN TRÈS BEAU PREMIER PROJET DE COUVERTURE SIGNÉ DONATIEN MARY :


Editeur
ARBRE VENGEUR (L')
Auteur
RICHA/RAYAS
Disponibilité
A paraître
Parution
22/02/2016
ISBN
9791091504386
EAN
9791091504386
Dimensions
Largeur : 115, Hauteur : 165
Prix TTC
15,00 €
Montant HT
14,22 €

samedi 13 février 2016

The Dark Night of the Soul







"Sur les quais, dans toute une boite pleine de romans policiers anglais, je trouve un Saint-Jean-de-La-Croix en format de poche ! C'est, je pense, à cause du titre : The Dark Night of the Soul. Il est vrai aussi que la couverture en était trop voyante et que la confusion était possible, sinon inévitable."

Cioran, Cahiers

mercredi 3 février 2016

"Dans les gémissements de l'eau captive et torturée…"




" Selon une légende estonienne que cite Grimm, "le vieux Dieu, quand les hommes trouvèrent leur demeure trop étroite, résolut de les disperser par toute la terre, et de donner à chaque nation sa propre langue. En conséquence, il mit sur le feu un chaudron d'eau, ordonnant aux diverses races de s'en approcher, chacune à son tour, et de choisir les sons qui leur convenaient dans les gémissements de l'eau captive et torturée."

Max Müller, cité par Cioran dans ses Cahiers.


mardi 2 février 2016

Ainsi parlait l'ange Bernhard…


Thomas Bernhard prenant son envol au Néo-Mexique


« Je veux entendre la langue des poissons 
et le langage du vent, 
le même que le langage des anges. »

Thomas Bernhard