vendredi 17 juillet 2015

"Un homme comme moi, qui ne travaille pas, qui ne veut pas travailler…"





Je méprise qui méprise Emmanuel Bove. Et qui l'ignore, à son tour je l'ignore.
L. W.-O.


Walking Bove, animation par Jean-Luc Bitton


"Un nuage cacha le soleil. La rue tiède devint grise. Les mouches cessèrent de briller. Je me sentis triste.
Tout à l'heure, j'étais parti vers l'inconnu avec l'illusion d'être un vagabond, libre et heureux. Maintenant, à cause d'un nuage, tout était fini. "

"Un homme comme moi, qui ne travaille pas, qui ne veut pas travailler, sera toujours détesté. J'étais dans cette maison d'ouvrier le fou qu'au fond tous auraient voulu être. J'étais celui qui se privait de viande, de cinéma, de laine, pour être libre. J'étais celui qui, sans le vouloir, rappelait chaque jour aux gens leur condition misérable. On ne m'a pas pardonné d'être libre et de ne point redouter la misère. " 

”Les amoureux sont égoïstes et impolis.
L'année dernière, de jeunes mariés habitaient la chambre de la crémière. Tous les soirs, ils s'accoudaient à la fenêtre. Au bruit de leurs baisers, je devinais s'ils s'embrassaient sur la bouche ou sur la peau.
Pour ne pas les entendre, je traînais dans les rues jusqu'à minuit. Quand je rentrais, je me déshabillais en silence.
Une fois, par malheur, un soulier m'échappa des mains.
Ils s'éveillèrent et le bruit des baisers recommença. Furieux, je frappai contre le mur. Comme je ne suis pas méchant, je regrettai, quelques minutes après, de les avoir dérangés. Ils devaient être confus. Je pris la décision de leur faire des excuses.
Mais, à neuf heures du matin, des éclats de rire traversèrent de nouveau le mur. Les deux amoureux se moquaient de moi.”

Extraits de Mes Amis


Première page de Mes Amis

"Les jours de fête (…) sont pour moi un supplice."

"Je me demande parfois à quoi j'ai bien pu employer le temps dont je ne garde pas le souvenir."

"Il était au bord de mon champ visuel, comme dans une photographie mal prise."

Extraits des Carnets

"Un homme comme moi n'atteint pas le milieu de la vie sans traîner après soi ses victimes."

Extrait de Mémoires d'un homme singulier


"Nous sommes tous des isolés. À un moment pourtant nous pouvons cesser de l'être. Savez-vous à quel moment ?"

Extrait de La dernière nuit




BONNE NOUVELLE !

On annonce la prochaine réédition de Mes Amis
à l'excellente enseigne de L'Arbre Vengeur !



LIEN : 

l'incontournable site consacré à 
Emmanuel Bove 
par Jean-Luc Bitton

jeudi 16 juillet 2015

"Dans la maison du douteur…"



"Si on fait du doute un but, il peut être aussi consolant que la foi. Lui aussi est capable de ferveur, lui aussi , à sa manière, triomphe de toutes les perplexités, lui aussi a réponse à tout. D'où vient alors sa mauvaise réputation ? C'est qu'il est plus rare que la foi, plus inabordable, et plus mystérieux. On n'arrive pas à imaginer ce qui se passe dans la maison du douteur…"

Cioran
Pensées étranglées

mercredi 15 juillet 2015

"Lorsque l'on est longtemps seul…"




"Lorsqu'on est longtemps seul, que l'on s'est habitué à la solitude, que l'on s'est formé dans la solitude avec soi-même, partout où pour les autres il n'y a rien, on découvre toujours d'avantage."

Thomas Bernhard, Je n'insulte vraiment personne

Musiques d'ambiance

Valérie Amyot & Lost Fingers / Black Betty :



Luz Casal / Piensa en mi :



mardi 14 juillet 2015

"Les êtres qui ont vraiment été importants dans notre vie peuvent se compter sur les doigts d'une seule main…"



"Et je pense maintenant que les êtres qui ont vraiment été importants dans notre vie peuvent se compter sur les doigts d'une seule main, et, bien souvent, cette main se révolte contre la perversité que nous mettons à vouloir consacrer toute une main à compter ces êtres, là où, si nous sommes sincères, nous nous en tirerions probablement sans un seul doigt. "

Thomas Bernhard
Le neveu de Wittgenstein

trad. Jean-Claude Hémery
p.108, Folio



Ah les podcasts des rediffusions estivales sur France Cul ! 
Vous avez beau être abonné à telle ou telle émission, vous l'avez dans l'os ! Allez savoir pourquoi !
Comme le directeur exécrable de cette maison a été viré sans ménagement la semaine dernière, nous voici un peu vengé.

Il y a peu de jours, on redonnait le Une Vie, Une Œuvre consacré à Thomas Bernhard par Christine Lecerf en 2009. Faute de pouvoir enregistrer le podcast, je le sauve donc ici. 
Cette désormais sinistre boutique radiophonique nationale étant devenue inécoutable, j'avais loupé la chose. Par ces temps de canicule et de connerie écrasantes, une heure de causerie exclusivement bernhardienne, réfrigérante et tonique, fait un bien fou.
L. W.-O.


jeudi 9 juillet 2015

Cigarettes "Maïs", Venus & Arno Schmidt












En 1969, âgé de 12 ans, j'étais au comble du ravissement quand, enfin seul !, je lisais le Faune d'Arno Schmidt tout en écoutant Venus des Shocking Blue sur un méchant Teppaz et en fumant avec volupté une Boyards "Maïs" comme Jean-Luc Godard,  François Truffaut, Antoine Doinel et mon pépé.

Aujourd'hui encore, je suis au comble du ravissement en relisant pour la énième fois le Faune d'Arno Schmidt tout en écoutant Valérie Amyot & The Lost Fingers reprendre Venus et en fumant avec volupté, comme Jean-Luc Godard, François Truffaut, Antoine Doinel et mon pépé, l'avant-dernière des Boyards "Maïs" mises précieusement de côté depuis leur interdiction. Ce sublime fumigène de format "gros module" était vendu dans un beau paquet vert cartonné. Son tabac ultra noir était roulé dans du papier d'un jaune fascinant. Sa fumée indisposait les petites natures et les emmerdeurs, et les éloignait salubrement. 
L. W.-O.


À LA MÉMOIRE DE MAURICE NADEAU…

Ceci pour saluer en passant la mémoire de Maurice Nadeau, mort il y a deux ans. Je n'oublie pas qu'il a soutenu activement La Main de singe dès son premier numéro en 1991, ni qu'il fut le véritable premier éditeur d'Arno Schmidt en France. Il me reçut plusieurs fois dans son bureau de la Quinzaine et surtout chez lui, avec feu Claude Riehl, où il nous régala de moultes nectars et autres anecdotes féroces. Et m'apprit à me servir correctement d'un tire-bouchon. On racontera cela un jour.


Les images ci-dessous 
sont piquées sans vergogne 
à l'excellent Tenancier
qui lui-même les devait 
au radical aficionado de Schmidt, 









mercredi 8 juillet 2015

Tête d'âne

click to enlarge

"C'est la tête d'âne de nos illusions que nous caressons."

Sissi Impératrice


mardi 7 juillet 2015

"Je ne pouvais pas laisser tomber…"



"Il y a tant d'hommes morts assis devant leur machine-à-écrire… J'aurais dû arrêter d'écrire il y a longtemps, mais après avoir vu ce qui se faisait de pire, je ne pouvais pas laisser tomber…"


Charles Bukowski  
Lettre à Al Purdy
11 octobre 1965





"Born like this
Into this
As the chalk faces smile
As Mrs. Death laughs
As the elevators break
As political landscapes dissolve
As the supermarket bag boy holds a college degree
As the oily fish spit out their oily prey
As the sun is masked
We are
Born like this
Into this
Into these carefully mad wars
Into the sight of broken factory windows of emptiness
Into bars where people no longer speak to each other
Into fist fights that end as shootings and knifings
Born into this
Into hospitals which are so expensive that it's cheaper to die
Into lawyers who charge so much it's cheaper to plead guilty
Into a country where the jails are full and the madhouses closed
Into a place where the masses elevate fools into rich heroes
Born into this
Walking and living through this
Dying because of this
Muted because of this
Castrated
Debauched
Disinherited
Because of this
Fooled by this
Used by this
Pissed on by this
Made crazy and sick by this
Made violent
Made inhuman
By this
The heart is blackened
The fingers reach for the throat
The gun
The knife
The bomb
The fingers reach toward an unresponsive god
The fingers reach for the bottle
The pill
The powder
We are born into this sorrowful deadliness
We are born into a government 60 years in debt
That soon will be unable to even pay the interest on that debt
And the banks will burn
Money will be useless
There will be open and unpunished murder in the streets
It will be guns and roving mobs
Land will be useless
Food will become a diminishing return
Nuclear power will be taken over by the many
Explosions will continually shake the earth
Radiated robot men will stalk each other
The rich and the chosen will watch from space platforms
Dante's Inferno will be made to look like a children's playground
The sun will not be seen and it will always be night
Trees will die
All vegetation will die
Radiated men will eat the flesh of radiated men
The sea will be poisoned
The lakes and rivers will vanish
Rain will be the new gold
The rotting bodies of men and animals will stink in the dark wind
The last few survivors will be overtaken by new and hideous diseases
And the space platforms will be destroyed by attrition
The petering out of supplies
The natural effect of general decay
And there will be the most beautiful silence never heard
Born out of that.
The sun still hidden there
Awaiting the next chapter. "



Charles Bukowski


dimanche 5 juillet 2015

Comment survivre dans la fournaise



Comme chaque année, l'infernale canicule me réduit a quia.
Quatre ventilateurs poussés à fond ne suffisent pas à rafraîchir la bête, qui n'en peut plus.
Mais dans cette fournaise intenable, les réfrigérants Schopenhauer, Cioran, Thomas Bernhard et Emily Dickinson, refroidisseurs efficaces de toute ambiance, de tout échauffement et de toute ardeur, me sauvent la vie cent fois par jour.
L. W.-O.

vendredi 3 juillet 2015

Que crèvent les Guignols !



Le drame national du jour dans ce pays à la con serait la mise au placard sine die par Vivendi des immondes marionnettes des Guignols de Canal Plus. 

Contrairement à ce qu'on nous serine, cette mise au placard n'émane pas d'un complot anti-Guignols par des guignolisés indignés et vengeurs. Comment croire à cette farce ? Il se passe tout bonnement qu'une émission dite culte, née au siècle précédent, devenue la pâle copie de sa légende déjà faisandée, a fait son temps, ne fait plus recette ni audimat profitables et un conseil d'administration implacable dans ses décisions budgétaires la supprime sans vergogne des programmes, ayant juste attendu humainement que son producteur-créateur finisse par crever, mais pas un jour de plus.

Au premier rang de la mobilisation contre la décision de Monsieur Bolloré, on trouvera bien-sûr les guignolisés eux-mêmes. Car désormais qui n'a pas l'honneur de possèder son double caricatural en marionnette n'est plus personne. C'est donc l'affollement général, des politiques aux pipoles. Ces gens sont prêts à tout pour que s'agite leur double grotesque en prime time. Pensez ! Les Guignols leur assurent, outre une consécration médiatique, une gloire confortable car ils ne les roulent nullement dans la merde, ne les montrent nullement sous leur mauvais jour. Les Guignols sont moins caricaturaux que les guignolisés eux-mêmes. Les doubles plus chouettes et moins sinistres que les originaux. Sympas et rigolos. Plus humains en somme !

Si les Guignols disparaissent, voici chacun, parmi tout ce beau monde, réduit à n'être plus, comme n'importe qui, que ce qu'il est car il n'est et ne sera jamais que cela : sa propre caricature, sinistre et effarante, ennuyeuse et d'une abyssale connerie, l'incarnation tout de suite lassante de son insignifiance, de sa saloperie effrayante, de sa hideur sans fard, l'évidence de son incompétence manifeste, comme l'avatar consternant de toute sa mégalomanie — en somme : rien que sa propre imposture. Une enflure, vide, et qui va crever.

Sans les Guignols, ces enflures devront désormais se contenter de parader en personne sur des plateaux, réduits à un minable jeu de grimaces de zombies, à bafouiller inlassablement des éléments de langage, avec pour seule tenue un balai dans le cul.

Leurs lourdauds Guignols, au moins, semblent animés d'une vie, débitent des répliques d'humoristes professionnels, et sont manipulés par des champions du monde de fist-fucking.

Enfin les Guignols m'auront-ils fait rire une fois : en passant à la trappe sans s'y attendre. 

Merci Monsieur Bolloré, pour cet audacieux et inattendu baisser de rideau sans tralala. Pour ce Happy End d'un brutal et réjouissant burlesque.

L. W.-O.

Special thanks



Merci à Roma, Thomas Vinau, Élise Lamiscarre, Jean-Michel Pollyn, Brigitte Célerier, Christophe Sanchez, BiBi de faire publicité pour La Main de singe sur Twitter ! Vous êtes fort chics !

jeudi 2 juillet 2015

La promenade de Cioran


" Le monde est un Non-lieu universel. C'est pourquoi vous n'avez nulle part où aller, jamais…"
Cioran, Le Crépuscule des pensées

Bonus :
28 billets

mercredi 1 juillet 2015

Le Yéti de la Rue de la Mouche




Le Yéti de la rue de La Mouche
s'est levé
comme tous les jours
avant tout le monde
bien avant l'aube 
pour la voir venir
et profiter un peu
de la ville vide
et silencieuse


Il ouvre grand la fenêtre
sur la zône Seveso
Il salue la lune
et sa bonne étoile
et Louis-Ferdinand Céline
mort un premier juillet
(le Yéti de la rue de La Mouche
avait déjà 4 ans !)

LYéti de la rue de La Mouche
pompe alternativement
du tabac Caporal
et de l'oxygène
avant que la canicule n'enfle 
à l'unisson de la résurrection
des zombies,
de leur boucan terroriste
et de leur grouillement étouffant,
de leur puanteur vomitive,
de leur rayonnante bêtise écrasante


Le Yéti de la rue de La Mouche
attrape et relis
"The language of man's writing
comes from where he lives and how."

Le Yéti de la rue de La Mouche
sirote de l'arabica bouillant
et de l'eau glacée

Le Yéti de la rue de La Mouche
invoque les dieux,
qu'ils pourrissent un peu aujourd'hui
la vie de quelques mufles
et autres fâcheux

Le Yéti de la rue de La Mouche
écoute Luxuria Music en sourdine

Il taille un crayon neuf
jusqu'à qu'il n'en reste rien
qu'un tas de pelures
qui sent bon le cèdre
et le graphite
et branche le ventilo
qui disperse tout

Le Yéti de la rue de La Mouche
poursuit une mouche
avec son gros couteau

Il croque un méchant
biscuit de chien portugais

Le Yéti de la rue de La Mouche 
engage 
une tranche de jambon rose
dans le rouleau noir
de son Olivetti verte

Il se dit qu'il est temps
d'attaquer la première
de ses trois siestes

et à l'heure où les zombies
se réveillent
le Yéti de la rue de La Mouche
va s'allonger
sous l'oranger et le citronnier
sur le dos du buffle noir
qui lui sert de divan

Il met très fort
Bordello Queen d'Isobel Campbell
pour dorloter son cafard
et s'endort
comme un bienheureux

L. W.-O.

Ci-dessous :
Bordello Queen / Isobel Campbell

mardi 30 juin 2015

" Il faut garder quelques traces du singe…"



"Est ennuyeux quiconque ne condescend pas à faire impression. Le vaniteux est presque toujours irritant mais il se dépense, il fait un effort : c'est un raseur qui ne voudrait pas l'être, et on lui en est reconnaissant : on finit par le supporter, et même par le rechercher. En revanche, on est pâle de rage devant quelqu'un qui d'aucune façon ne vise l'effet. Que lui dire et qu'en attendre ? Il faut garder quelques traces du singe, ou alors rester chez soi. "

Cioran, De l'inconvénient d'être né 

vendredi 26 juin 2015

"Où en sommes-nous arrivés ?"



"Ah nom de dieu
je parle trop
je débite des mots comme un imitateur
je roule et je flâne
et je fais mon foutu mea culpa
et je ne comprends pas
je ne comprends pas.

(…)

en ce matin où tout est monotone et nauséeux,
où en sommes-nous arrivés ? hein ?
qu'est-ce que ça veut dire ?
je ne suis pas le premier à la jouer
à pile ou face,
mais je suis plus malfaisant et désespéré et
demandeur
peut-être
que bien d'autres,
et c'est pourquoi vous lisez ceci
et c'est pourquoi cet écran devant mon visage
est tout ce qui me sépare
du doux trottoir noir qui cherche sa propre
liberté.
vous croyez que je bluffe ?
bien-sûr.
à plus tard… aussi longtemps
(vous êtes les jolis grammairiens)
tant que je suis encore vivant je bluffe."
(.…)


Charles Bukowski, 
extrait d'une lettre 
à Jon et Louise Webb, 20 mai 1963
in Correspondance 1958/1994 (Grasset)
traduit (excellemment !)
par Marc Hortemel


jeudi 18 juin 2015

MAIN DE SINGE ET MAIN DE MAITRE

Jean-Pierre Pincemin, œuvre sur papier








J'ai revu l'autre nuit, par hasard, pour conjurer la torpeur d'une insomnie de plus, le dernier film d'Orson Welles : F for fake. Ce faux documentaire exerce une troublante fascination, car il opère sur son spectateur une manipulation imparable de sa crédulité et le laisse à la fin perplexe quant à sa propre capacité de  jugeotte. 

Comment se faire gruger ? tel est le sujet de ce film qui démontre la chose en vous grugeant en direct. En vous grugeant d'autant plus que vous ne pouvez pas non plus affirmer l'avoir été. Cet objet cinématographique est un grand film comique, dont le spectateur serait en quelque sorte le gagman involontaire — et ravi !


Elmyr de Hory

Avec la complicité de François Reichenbach, Orson Welles y fait entre autre le portrait d'Elmyr de Hory, peintre d'origine hongroise et légendaire faussaire de génie, qui roula les marchands d'art du monde entier et les fameux experts avec des faux Picasso, des faux Matisse, des faux Renoir, des faux Modigliani etc…

Rien de plus réjouissant que ces cas de faussaires fabuleux. Faire prendre pour de vrais Picasso des faux peints la veille avec un génie du trait qui ne se limite pas à la copie d'œuvres existantes mais ose le culôt de l'invention de tableaux nouveaux relève du très grand art et remet spécialistes, connaisseurs, galeristes, collectionneurs avertis et hommes de musées à leur place de grotesques gogos, pris en flagrant délit d'imposture et d'incompétence. 

Mais qu'en serait-il de la copie de ses propres œuvres par un artiste ? Celles-ci peuvent-elles être considérées comme des faux ? comme des doubles ? des copies frauduleuses ? 


Le peintre, graveur et sculpteur Jean-Pierre Pincemin est mort le 17 mai 2005. Grâce aux beaux hasards de la vie, j'ai eu la chance, il y a déjà plus de vingt ans, de le rencontrer à deux ou trois reprises et de passer chaque fois quelques fortes heures en sa joyeuse et féroce compagnie. L'homme et l'artiste ne faisaient qu'un : cet impressionnant gaillard était aussi sensible que touchant, mais sans patience ni indulgence avec les cons de tous poils, les baratineurs, les petites natures, les frimeurs et les faux-culs, qui grouillent dans l'effarant milieu de l'art dit contemporain, comme partout ailleurs.

À chaque rencontre nous parlions fort peu d'art, mais de tout et de rien, pourvu que ce soit drôle. Ce furent donc de grandes parties de rigolade. La seule fois où l'on se trouva seuls, en bugne à bugne, il me proposa quelques images de ses œuvres à publier dans ma revue La Main de singe. C'était un honneur dont je fus bien conscient et dont je lui garde forte gratitude. Puis, titillé par l'énigmatique titre de ma revue, il me confia un secret de polichinelle dont il redoutait qu'un jour ou l'autre il soit découvert (je précise que je dois cette confidence aux effets des redoutables vins du Bugey, et non pas aux épanchements d'une amitié confiante — je ne connaissais guère cet homme si drôle, si attachant — car Pincemin goûtait particulièrement ces crûs locaux, Mondeuse, Molette et Roussette, à chacun de ses passages dans le coin) : alors qu'il jouissait d'une cote confortable parmi les artistes contemporains, il ne pouvait parfois s'empécher de réaliser plusieurs doubles de certains de ses tableaux. Ainsi pouvait-il vendre la même œuvre simultanément à plusieurs collectionneurs. Cette pratique n'avait rien de systématique.


Il n'agissait pas ainsi par appât du gain ni pour multiplier par cette supercherie le bénéfice de sa cote déjà bien belle. 
Il était mû irrésistiblement, me confia-t-il, par le plaisir qu'il prenait à peindre certains tableaux et ainsi il le décuplait. Il était également mû par le plaisir tout aussi intense qu'il prenait à ce bon tour joué aux connaisseurs, amateurs et collectionneurs de ses œuvres. 

Cette supercherie le réjouissait autant qu'elle le navrait : en quelque sorte il lui arrivait de culpabiliser un tantinet de se faire ainsi le faussaire de sa propre œuvre. 

Comme il attendait que je l'en blâme, je lui fis observer que le seul blâme à lui faire était qu'il portait lui-même la calamité d'un jugement moral sur sa pratique en la qualifiant de frauduleuse. On commanda une autre bouteille de Molette et j'entrepris de le rassurer tout à fait.

D'abord, lui dis-je, pourquoi culpabiliser ? Cette pratique avait été l'apanage de tant d'artistes fameux avant lui, qui ne se sont pas embarrassés de tant de scrupules et se sont contentés de faire de très bonnes affaires sur le dos des jobards friqués qui se posent là comme collectionneurs.

Par ailleurs, mieux vaut être copié par ses propres soins et sa propre main, de son vivant, que posthumement par un faussaire. On n’est jamais si bien servi que par soi-même.

Mais surtout : quelle bévue de s'imaginer que ces déclinaisons volontaires d'un original, réalisées par ailleurs dans le même temps, touche par touche, trait par trait sur des toiles vierges tendues côte à cote, puissent être considérées, par l'artiste, comme des doubles ! Chacun de ces tableaux était singulier, comme du reste toute chose en ce monde, et ne s'avérait nullement la copie d'un soi-disant original. Ils étaient tous des originaux, et non pas des "faux" d'une seule œuvre authentique, à savoir le premier de ceux réalisés en série dans son atelier. Certes l'impulsion de l'inspiration naissait sur ce tableau princeps mais sa déclinaison sur les suivants n'en était pas la reproduction mécanique et fidèle : il commettait plusieurs fois de suite ce qu'il prenait pour le même geste, avec le même pinceau et la même couleur, mais ce geste s'avérait à chaque fois différent. 

Je lui fis remarquer que je m'étonnais de sa bévue d'artiste : croire qu'il dupliquait ainsi exactement le même geste, et je me permis tant que j'y étais quelques remarques quant à l'aveuglement qui tenait si souvent les artistes contemporains, et plus particulièrement ceux, comme lui, qui avaient évolué dans la mouvance de Support-Surface, et avaient usé et abusé des astuces de la répétition du même motif, comme l'inénarrable Louis Cane avec son tampon Louis Cane Artiste-Peintre, ou Claude Viallat et son sempiternel leitmotiv en forme de soi-disant "haricot" (mais moi j'y vois plutôt un osselet), etc...

En conclusion, j'ajoutai qu'il n'y avait ni double, ni copie, ni supercherie qui tenaient. Il ne grugeait personne, sauf lui-même. Il devrait vendre ses séries de tableaux soit disant identiques par lots et non pas à l'unité, au même collectionneur, à des prix cette fois astronomiques. Et l'acheteur aurait en outre ce bonus de pouvoir jouer au "Jeu des Sept erreurs" et d'ainsi affûter son regard et sa sagacité par la comparaison de ces tableaux et la méditation de cet enseignement salutaire. 

Là-dessus on recommanda une autre bouteille. Strictement identique aux précédentes et cependant aussi singulière que chacune d'elles. Ces vins redoutables m'avaient, moi, rendu trop bavard et porté à la cuistrerie de ces remarques. Mais ils avaient eu aussi raison de la susceptibilité du peintre, qui prit avec indulgence mes propos, et heureusement pour moi : car ses mains étaient énormes. Elles écrabouillèrent juste un peu les miennes quand il fallut nous séparer. Pincemin s'éloigna dans la nuit et je ne l'ai plus jamais revu.

L. W.-O.


Jean-Pierre Pincemin

BONUS
On retrouve Jean-Pierre Pincemin in vivo, en 1991, dans le beau film que lui a consacré Claude Mossessian :

dimanche 7 juin 2015

Le Roi Arthur



"Si j'étais roi, je ne donnerais aucun ordre aussi souvent et avec tant d'insistance que le suivant : Laissez-moi seul !!!!!!"

Arthur Schopenhauer, À soi-même

Depuis sa parution chez l'Anabase, en 1992, ce petit carnet de poche de Schopenhauer ne quitte jamais la mienne :

traduit et présenté par Guy Fillon

vendredi 5 juin 2015

Éloge de ma ringardise



On me dit qu'il est devenu ringard de tenir un blog dans le genre du mien.
Voilà qui me dope !
Ne suis-je pas totalement ringard ?
Oui, vieillot, hors mode, désuet. Et même pire : à côté de la plaque, complètement à l'ouest et définitivement "out".
Irrécupérable.
Selon les critères en vogue : "je crains".
En un mot, oui, oui, je suis ringard, et m'en réjouis.
D'autant plus que c'est un qualificatif lui-même ringard.
Je ne suis décidément ni de ce temps ni de ce qu'on appelle ce "monde".
La vie que je mène me ringardise toujours plus.
Je suis à jamais, et sans doute depuis toujours, ringard.
Ringard d'être à jamais un cul-terreux, un pue-la-bouse, d'avoir été élevé dans une ferme de montagne-à-vaches, et de ne pas en avoir honte.
Ringard d'éprouver nostalgie toujours plus forte de cette enfance fabuleuse et de n'avoir pas fait le deuil des deux pépés et des deux mémés qui m'ont élevé et tout appris.
Ringard d'écrire encore avec des crayons, des bics, des machines-à-écrire.
Ringard de rouler, comme mes pépés paysans, des grosses cigarettes de tabac Caporal dit "Gris" dans du papier Job N°38bis dit "incombustible" et non-gommé.
Ringard d'avoir passé une partie de mon dimanche à écouter Rina Ketty.
Ringard d'avoir mis des géraniums et des bégonias sur le rebord de ma fenêtre.
Ringard de non seulement refuser la possession d'un téléphone portable mais de redouter le drelin du moindre coup de fil et le plus souvent de ne pas répondre.
Ringard de ne pas savoir pianoter du pouce un sms ou un texto.
Ringard d'ignorer les réseaux sociaux.
Ringard de manger du Comté ou du Bleu de Gex.
Ringard de ne jamais me séparer de mon couteau.
Ringard de craquer pour Gene Tierney ou Ida Lupino.
Ringard de préférer la Mondeuse du Bugey à tous les alcools.
Ringard de tenir Henri Calet, André Dhôtel, Jean Follain, Georges Hyvernaud, Jacques Perret, Emmanuel Bove, André Hardellet pour de très grands écrivains.
Ringard de me lever tous les jours deux heures au moins avant l'aube.
Ringard de faire sans vergogne trois longues siestes par jour.
Ringard d'être amoureux d'une fée.
Ringard d'être strictement hétérosexuel.
Ringard de ne plus vouloir conduire depuis vingt ans.
Ringard de gratter du blues en solo dans mon coin sur des guitares déglinguées.
Ringard de m'être affublé d'un sobriquet anglo-saxon, comme le faisaient au début des sixties les chanteurs de variétés qu'on entendait à la radio.
Ringard de lire avec réjouissance et tous les jours Paul Léautaud, Cioran, Clément Rosset, Henri Roorda, Frédéric Schiffter.
Ringard de commencer mes journées par la lecture de Lucien de Samosate, d'Horace, de Montaigne, de Baltasar Gracian, de La Fontaine, de Schopenhauer.
Ringard de ne pouvoir me passer de la lecture de Gaston Chaissac et Jean Dubuffet.
Ringard d'exiger le vouvoiement.
Ringard de dire "Bonjour", "Au revoir", "Merci bien".
Ringard d'écrire mes mails comme des courriers à l'ancienne.
Ringard d'aimer regarder des heures durant les beaux nuages.
Ringard d'avoir reconstitué toute la bibliothèque de mon enfance.
Ringard d'avoir eu tant de chance avec les femmes et avec les meilleurs livres.
Ringard d'être sujet au cafard le plus noir et cependant d'éprouver une joie de vivre de plus en plus intense et irraisonnée.
Ringard de craindre les médecins encore plus que la maladie.
Ringard de ne jamais me plaindre.
Ringard d'être fier de ma scolarité catastrophique.
Ringard d'être allergique au baratin, aux fioritures, aux extravagances, aux simagrées, aux caprices, aux susceptibilités, aux indiscrétions, aux cacas nerveux, aux délires de l'affection, au chantage sentimental, aux réclamations d'attention, aux dettes d'intéret.
Ringard d'être l'homme le plus inremuable et le plus lent que je connaisse.
Ringard de n'avoir aucune mauvaise conscience de disposer des trois tiers de mon temps depuis plus de 20 ans et de n'en strictement rien faire.
Ringard d'aimer Gauguin, Millet et Miro.
Ringard d'écouter Ravel, Debussy, Satie, Gershwin.
Ringard de ne bouger de ma chaise de cuisine que pour aller m'allonger sur mon divan.
Ringard de ne pas aimer voyager, et même de redouter le moindre déplacement.
Ringard d'exécrer le caca et l'organique.
Ringard d'aimer les films de Georges Rouquier.
Ringard d'être si féroce misanthrope que je m'aventure le moins possible hors de ma tanière et que je me tiens sanitairement à distance.
Ringard de me contenter de ce que j'ai.
Ringard d'avoir perdu toute notion du temps et tout sens de la durée.
Ringard de n'avoir confiance en quasi personne.
Ringard de ne pas supporter la promiscuité.
Ringard de ne pas tolérer les familiarités.
Ringard de me méfier de tous ceux qui me veulent du bien.
Ringard de ne pas voter.
Ringard de me contrefoutre des actualités.
Ringard de toujours m'attendre au pire.
Ringard de me refuser à tout projet et de fuir tout engagement.
Ringard de ne possèder ni agenda ni carnet d'adresses.
Ringard de relire une fois par an Lolita, Voyage au bout de la nuit, Mort à crédit, Rosie et le goût du cidre, Extinction, La Chronique fabuleuse, La Vie d'Henri Brulard, la trilogie des Enfants de Nobodaddy, etc…
Ringard d'être toqué depuis l'enfance de Robert-Louis Stevenson, Jean Ray, Lovecraft, Claude Seignolle, Arno Schmidt.
Ringard de placer au pinacle les écrits de Nicolas Bouvier et Jean-Loup Trassard.
Ringard de raffoler des désopilants Bill Bryson, Nigel Barley, Magnus Mills.
Ringard d'aimer Annie Hall, Stardust Memories, Manhattan, Radio days, Whatever Works.
Ringard d'avoir regardé tant de fois Taxi Driver, Les Affranchis, Casino.
Ringard de placer au plus haut les œuvres et les écrits de Tarkovski.
Ringard d'être excité depuis l'enfance par les films de Jacques Tati.
Ringard de passer des heures devant les photos de William Eggleston, Mario Giacomelli, Carmelo Bongiorno.
Ringard de tenir Raymond Depardon en très haute estime.
Ringard de raffoler de tous les films de Jean Rouch et de considérer depuis l'enfance son acteur fétiche Damouré Zika comme mon écrivain préféré.
Ringard d'écouter en boucle toute la sainte journée Chet Baker, Thelonious Monk, Miles Davis, Jon Hassell, Ran Blake, Terry Riley.
Ringard de m'être arrangé pour ne plus être concerné par le travail, la famille et la patrie.
Ringard de ne fréquenter aucun lieu de culte, de ne participer à aucune fête, de n'assister à aucun spectacle, de refuser les transports en commun.
Ringard de n'en faire qu'à ma tête.
Ringard d'être la pire des bourriques.
Ringard de me contrefoutre de l'opinion des autres.
Ringard d'être allergique au boucan de mes contemporains et imperméable au déluge de leurs mots d'ordre, sollicitations, emballements, lubies, espoirs, etc…
Ringard de pratiquer le suicide social radical avec jubilation et soulagement.
Ringard de ne plus jamais m'agiter.
Ringard de n'être partie prenante à rien.
Ringard d'être l'ami du hasard et de n'avoir jamais aucun programme.
Ringard de n'avoir à répondre présent nulle part.
Ringard de n'attendre rien de rien ni de personne.
Ringard d'être fidèle à tous les amis morts, dont je ne ferai jamais le deuil, et de poursuivre le dialogue avec eux.
Ringard de revendiquer cette ringardise, de n'en nourrir aucune honte, au contraire : d'en faire l'éloge. 
Ringard d'être fier de l'être.

L. W.-O.