vendredi 26 juin 2015

"Où en sommes-nous arrivés ?"



"Ah nom de dieu
je parle trop
je débite des mots comme un imitateur
je roule et je flâne
et je fais mon foutu mea culpa
et je ne comprends pas
je ne comprends pas.

(…)

en ce matin où tout est monotone et nauséeux,
où en sommes-nous arrivés ? hein ?
qu'est-ce que ça veut dire ?
je ne suis pas le premier à la jouer
à pile ou face,
mais je suis plus malfaisant et désespéré et
demandeur
peut-être
que bien d'autres,
et c'est pourquoi vous lisez ceci
et c'est pourquoi cet écran devant mon visage
est tout ce qui me sépare
du doux trottoir noir qui cherche sa propre
liberté.
vous croyez que je bluffe ?
bien-sûr.
à plus tard… aussi longtemps
(vous êtes les jolis grammairiens)
tant que je suis encore vivant je bluffe."
(.…)


Charles Bukowski, 
extrait d'une lettre 
à Jon et Louise Webb, 20 mai 1963
in Correspondance 1958/1994 (Grasset)
traduit (excellemment !)
par Marc Hortemel


jeudi 18 juin 2015

MAIN DE SINGE ET MAIN DE MAITRE

Jean-Pierre Pincemin, œuvre sur papier








J'ai revu l'autre nuit, par hasard, pour conjurer la torpeur d'une insomnie de plus, le dernier film d'Orson Welles : F for fake. Ce faux documentaire exerce une troublante fascination, car il opère sur son spectateur une manipulation imparable de sa crédulité et le laisse à la fin perplexe quant à sa propre capacité de  jugeotte. 

Comment se faire gruger ? tel est le sujet de ce film qui démontre la chose en vous grugeant en direct. En vous grugeant d'autant plus que vous ne pouvez pas non plus affirmer l'avoir été. Cet objet cinématographique est un grand film comique, dont le spectateur serait en quelque sorte le gagman involontaire — et ravi !


Elmyr de Hory

Avec la complicité de François Reichenbach, Orson Welles y fait entre autre le portrait d'Elmyr de Hory, peintre d'origine hongroise et légendaire faussaire de génie, qui roula les marchands d'art du monde entier et les fameux experts avec des faux Picasso, des faux Matisse, des faux Renoir, des faux Modigliani etc…

Rien de plus réjouissant que ces cas de faussaires fabuleux. Faire prendre pour de vrais Picasso des faux peints la veille avec un génie du trait qui ne se limite pas à la copie d'œuvres existantes mais ose le culôt de l'invention de tableaux nouveaux relève du très grand art et remet spécialistes, connaisseurs, galeristes, collectionneurs avertis et hommes de musées à leur place de grotesques gogos, pris en flagrant délit d'imposture et d'incompétence. 

Mais qu'en serait-il de la copie de ses propres œuvres par un artiste ? Celles-ci peuvent-elles être considérées comme des faux ? comme des doubles ? des copies frauduleuses ? 


Le peintre, graveur et sculpteur Jean-Pierre Pincemin est mort le 17 mai 2005. Grâce aux beaux hasards de la vie, j'ai eu la chance, il y a déjà plus de vingt ans, de le rencontrer à deux ou trois reprises et de passer chaque fois quelques fortes heures en sa joyeuse et féroce compagnie. L'homme et l'artiste ne faisaient qu'un : cet impressionnant gaillard était aussi sensible que touchant, mais sans patience ni indulgence avec les cons de tous poils, les baratineurs, les petites natures, les frimeurs et les faux-culs, qui grouillent dans l'effarant milieu de l'art dit contemporain, comme partout ailleurs.

À chaque rencontre nous parlions fort peu d'art, mais de tout et de rien, pourvu que ce soit drôle. Ce furent donc de grandes parties de rigolade. La seule fois où l'on se trouva seuls, en bugne à bugne, il me proposa quelques images de ses œuvres à publier dans ma revue La Main de singe. C'était un honneur dont je fus bien conscient et dont je lui garde forte gratitude. Puis, titillé par l'énigmatique titre de ma revue, il me confia un secret de polichinelle dont il redoutait qu'un jour ou l'autre il soit découvert (je précise que je dois cette confidence aux effets des redoutables vins du Bugey, et non pas aux épanchements d'une amitié confiante — je ne connaissais guère cet homme si drôle, si attachant — car Pincemin goûtait particulièrement ces crûs locaux, Mondeuse, Molette et Roussette, à chacun de ses passages dans le coin) : alors qu'il jouissait d'une cote confortable parmi les artistes contemporains, il ne pouvait parfois s'empécher de réaliser plusieurs doubles de certains de ses tableaux. Ainsi pouvait-il vendre la même œuvre simultanément à plusieurs collectionneurs. Cette pratique n'avait rien de systématique.


Il n'agissait pas ainsi par appât du gain ni pour multiplier par cette supercherie le bénéfice de sa cote déjà bien belle. 
Il était mû irrésistiblement, me confia-t-il, par le plaisir qu'il prenait à peindre certains tableaux et ainsi il le décuplait. Il était également mû par le plaisir tout aussi intense qu'il prenait à ce bon tour joué aux connaisseurs, amateurs et collectionneurs de ses œuvres. 

Cette supercherie le réjouissait autant qu'elle le navrait : en quelque sorte il lui arrivait de culpabiliser un tantinet de se faire ainsi le faussaire de sa propre œuvre. 

Comme il attendait que je l'en blâme, je lui fis observer que le seul blâme à lui faire était qu'il portait lui-même la calamité d'un jugement moral sur sa pratique en la qualifiant de frauduleuse. On commanda une autre bouteille de Molette et j'entrepris de le rassurer tout à fait.

D'abord, lui dis-je, pourquoi culpabiliser ? Cette pratique avait été l'apanage de tant d'artistes fameux avant lui, qui ne se sont pas embarrassés de tant de scrupules et se sont contentés de faire de très bonnes affaires sur le dos des jobards friqués qui se posent là comme collectionneurs.

Par ailleurs, mieux vaut être copié par ses propres soins et sa propre main, de son vivant, que posthumement par un faussaire. On n’est jamais si bien servi que par soi-même.

Mais surtout : quelle bévue de s'imaginer que ces déclinaisons volontaires d'un original, réalisées par ailleurs dans le même temps, touche par touche, trait par trait sur des toiles vierges tendues côte à cote, puissent être considérées, par l'artiste, comme des doubles ! Chacun de ces tableaux était singulier, comme du reste toute chose en ce monde, et ne s'avérait nullement la copie d'un soi-disant original. Ils étaient tous des originaux, et non pas des "faux" d'une seule œuvre authentique, à savoir le premier de ceux réalisés en série dans son atelier. Certes l'impulsion de l'inspiration naissait sur ce tableau princeps mais sa déclinaison sur les suivants n'en était pas la reproduction mécanique et fidèle : il commettait plusieurs fois de suite ce qu'il prenait pour le même geste, avec le même pinceau et la même couleur, mais ce geste s'avérait à chaque fois différent. 

Je lui fis remarquer que je m'étonnais de sa bévue d'artiste : croire qu'il dupliquait ainsi exactement le même geste, et je me permis tant que j'y étais quelques remarques quant à l'aveuglement qui tenait si souvent les artistes contemporains, et plus particulièrement ceux, comme lui, qui avaient évolué dans la mouvance de Support-Surface, et avaient usé et abusé des astuces de la répétition du même motif, comme l'inénarrable Louis Cane avec son tampon Louis Cane Artiste-Peintre, ou Claude Viallat et son sempiternel leitmotiv en forme de soi-disant "haricot" (mais moi j'y vois plutôt un osselet), etc...

En conclusion, j'ajoutai qu'il n'y avait ni double, ni copie, ni supercherie qui tenaient. Il ne grugeait personne, sauf lui-même. Il devrait vendre ses séries de tableaux soit disant identiques par lots et non pas à l'unité, au même collectionneur, à des prix cette fois astronomiques. Et l'acheteur aurait en outre ce bonus de pouvoir jouer au "Jeu des Sept erreurs" et d'ainsi affûter son regard et sa sagacité par la comparaison de ces tableaux et la méditation de cet enseignement salutaire. 

Là-dessus on recommanda une autre bouteille. Strictement identique aux précédentes et cependant aussi singulière que chacune d'elles. Ces vins redoutables m'avaient, moi, rendu trop bavard et porté à la cuistrerie de ces remarques. Mais ils avaient eu aussi raison de la susceptibilité du peintre, qui prit avec indulgence mes propos, et heureusement pour moi : car ses mains étaient énormes. Elles écrabouillèrent juste un peu les miennes quand il fallut nous séparer. Pincemin s'éloigna dans la nuit et je ne l'ai plus jamais revu.

L. W.-O.


Jean-Pierre Pincemin

BONUS
On retrouve Jean-Pierre Pincemin in vivo, en 1991, dans le beau film que lui a consacré Claude Mossessian :

dimanche 7 juin 2015

Le Roi Arthur



"Si j'étais roi, je ne donnerais aucun ordre aussi souvent et avec tant d'insistance que le suivant : Laissez-moi seul !!!!!!"

Arthur Schopenhauer, À soi-même

Depuis sa parution chez l'Anabase, en 1992, ce petit carnet de poche de Schopenhauer ne quitte jamais la mienne :

traduit et présenté par Guy Fillon

vendredi 5 juin 2015

Éloge de ma ringardise



On me dit qu'il est devenu ringard de tenir un blog dans le genre du mien.
Voilà qui me dope !
Ne suis-je pas totalement ringard ?
Oui, vieillot, hors mode, désuet. Et même pire : à côté de la plaque, complètement à l'ouest et définitivement "out".
Irrécupérable.
Selon les critères en vogue : "je crains".
En un mot, oui, oui, je suis ringard, et m'en réjouis.
D'autant plus que c'est un qualificatif lui-même ringard.
Je ne suis décidément ni de ce temps ni de ce qu'on appelle ce "monde".
La vie que je mène me ringardise toujours plus.
Je suis à jamais, et sans doute depuis toujours, ringard.
Ringard d'être à jamais un cul-terreux, un pue-la-bouse, d'avoir été élevé dans une ferme de montagne-à-vaches, et de ne pas en avoir honte.
Ringard d'éprouver nostalgie toujours plus forte de cette enfance fabuleuse et de n'avoir pas fait le deuil des deux pépés et des deux mémés qui m'ont élevé et tout appris.
Ringard d'écrire encore avec des crayons, des bics, des machines-à-écrire.
Ringard de rouler, comme mes pépés paysans, des grosses cigarettes de tabac Caporal dit "Gris" dans du papier Job N°38bis dit "incombustible" et non-gommé.
Ringard d'avoir passé une partie de mon dimanche à écouter Rina Ketty.
Ringard d'avoir mis des géraniums et des bégonias sur le rebord de ma fenêtre.
Ringard de non seulement refuser la possession d'un téléphone portable mais de redouter le drelin du moindre coup de fil et le plus souvent de ne pas répondre.
Ringard de ne pas savoir pianoter du pouce un sms ou un texto.
Ringard d'ignorer les réseaux sociaux.
Ringard de manger du Comté ou du Bleu de Gex.
Ringard de ne jamais me séparer de mon couteau.
Ringard de craquer pour Gene Tierney ou Ida Lupino.
Ringard de préférer la Mondeuse du Bugey à tous les alcools.
Ringard de tenir Henri Calet, André Dhôtel, Jean Follain, Georges Hyvernaud, Jacques Perret, Emmanuel Bove, André Hardellet pour de très grands écrivains.
Ringard de me lever tous les jours deux heures au moins avant l'aube.
Ringard de faire sans vergogne trois longues siestes par jour.
Ringard d'être amoureux d'une fée.
Ringard d'être strictement hétérosexuel.
Ringard de ne plus vouloir conduire depuis vingt ans.
Ringard de gratter du blues en solo dans mon coin sur des guitares déglinguées.
Ringard de m'être affublé d'un sobriquet anglo-saxon, comme le faisaient au début des sixties les chanteurs de variétés qu'on entendait à la radio.
Ringard de lire avec réjouissance et tous les jours Paul Léautaud, Cioran, Clément Rosset, Henri Roorda, Frédéric Schiffter.
Ringard de commencer mes journées par la lecture de Lucien de Samosate, d'Horace, de Montaigne, de Baltasar Gracian, de La Fontaine, de Schopenhauer.
Ringard de ne pouvoir me passer de la lecture de Gaston Chaissac et Jean Dubuffet.
Ringard d'exiger le vouvoiement.
Ringard de dire "Bonjour", "Au revoir", "Merci bien".
Ringard d'écrire mes mails comme des courriers à l'ancienne.
Ringard d'aimer regarder des heures durant les beaux nuages.
Ringard d'avoir reconstitué toute la bibliothèque de mon enfance.
Ringard d'avoir eu tant de chance avec les femmes et avec les meilleurs livres.
Ringard d'être sujet au cafard le plus noir et cependant d'éprouver une joie de vivre de plus en plus intense et irraisonnée.
Ringard de craindre les médecins encore plus que la maladie.
Ringard de ne jamais me plaindre.
Ringard d'être fier de ma scolarité catastrophique.
Ringard d'être allergique au baratin, aux fioritures, aux extravagances, aux simagrées, aux caprices, aux susceptibilités, aux indiscrétions, aux cacas nerveux, aux délires de l'affection, au chantage sentimental, aux réclamations d'attention, aux dettes d'intéret.
Ringard d'être l'homme le plus inremuable et le plus lent que je connaisse.
Ringard de n'avoir aucune mauvaise conscience de disposer des trois tiers de mon temps depuis plus de 20 ans et de n'en strictement rien faire.
Ringard d'aimer Gauguin, Millet et Miro.
Ringard d'écouter Ravel, Debussy, Satie, Gershwin.
Ringard de ne bouger de ma chaise de cuisine que pour aller m'allonger sur mon divan.
Ringard de ne pas aimer voyager, et même de redouter le moindre déplacement.
Ringard d'exécrer le caca et l'organique.
Ringard d'aimer les films de Georges Rouquier.
Ringard d'être si féroce misanthrope que je m'aventure le moins possible hors de ma tanière et que je me tiens sanitairement à distance.
Ringard de me contenter de ce que j'ai.
Ringard d'avoir perdu toute notion du temps et tout sens de la durée.
Ringard de n'avoir confiance en quasi personne.
Ringard de ne pas supporter la promiscuité.
Ringard de ne pas tolérer les familiarités.
Ringard de me méfier de tous ceux qui me veulent du bien.
Ringard de ne pas voter.
Ringard de me contrefoutre des actualités.
Ringard de toujours m'attendre au pire.
Ringard de me refuser à tout projet et de fuir tout engagement.
Ringard de ne possèder ni agenda ni carnet d'adresses.
Ringard de relire une fois par an Lolita, Voyage au bout de la nuit, Mort à crédit, Rosie et le goût du cidre, Extinction, La Chronique fabuleuse, La Vie d'Henri Brulard, la trilogie des Enfants de Nobodaddy, etc…
Ringard d'être toqué depuis l'enfance de Robert-Louis Stevenson, Jean Ray, Lovecraft, Claude Seignolle, Arno Schmidt.
Ringard de placer au pinacle les écrits de Nicolas Bouvier et Jean-Loup Trassard.
Ringard de raffoler des désopilants Bill Bryson, Nigel Barley, Magnus Mills.
Ringard d'aimer Annie Hall, Stardust Memories, Manhattan, Radio days, Whatever Works.
Ringard d'avoir regardé tant de fois Taxi Driver, Les Affranchis, Casino.
Ringard de placer au plus haut les œuvres et les écrits de Tarkovski.
Ringard d'être excité depuis l'enfance par les films de Jacques Tati.
Ringard de passer des heures devant les photos de William Eggleston, Mario Giacomelli, Carmelo Bongiorno.
Ringard de tenir Raymond Depardon en très haute estime.
Ringard de raffoler de tous les films de Jean Rouch et de considérer depuis l'enfance son acteur fétiche Damouré Zika comme mon écrivain préféré.
Ringard d'écouter en boucle toute la sainte journée Chet Baker, Thelonious Monk, Miles Davis, Jon Hassell, Ran Blake, Terry Riley.
Ringard de m'être arrangé pour ne plus être concerné par le travail, la famille et la patrie.
Ringard de ne fréquenter aucun lieu de culte, de ne participer à aucune fête, de n'assister à aucun spectacle, de refuser les transports en commun.
Ringard de n'en faire qu'à ma tête.
Ringard d'être la pire des bourriques.
Ringard de me contrefoutre de l'opinion des autres.
Ringard d'être allergique au boucan de mes contemporains et imperméable au déluge de leurs mots d'ordre, sollicitations, emballements, lubies, espoirs, etc…
Ringard de pratiquer le suicide social radical avec jubilation et soulagement.
Ringard de ne plus jamais m'agiter.
Ringard de n'être partie prenante à rien.
Ringard d'être l'ami du hasard et de n'avoir jamais aucun programme.
Ringard de n'avoir à répondre présent nulle part.
Ringard de n'attendre rien de rien ni de personne.
Ringard d'être fidèle à tous les amis morts, dont je ne ferai jamais le deuil, et de poursuivre le dialogue avec eux.
Ringard de revendiquer cette ringardise, de n'en nourrir aucune honte, au contraire : d'en faire l'éloge. 
Ringard d'être fier de l'être.

L. W.-O.

ROUVRIR SA GUEULE



Durant ces 11 mois de silence cybernétique, quasi tous les jours j'ai ouvert le back-office de ce blog dans l'intention de reprendre la publication, mais j'y ai renoncé chaque fois en poussant d'énormes Ouf ! de soulagement.
Aujourd'hui, bien persuadé désormais qu'il fallait en finir avec cette farce de tenir un blog et décidé à en effacer les archives et l'existence avec joie, comme un mandala, voilà que je me surprends à le relancer, en poussant d'énormes Argh ! d'effarement !

Ainsi va ma vie, mes amis…

vendredi 18 juillet 2014

On taille la route



La Main de singe se met en pause quelques temps.
Équipé du strict nécessaire, le rédacteur taille la route et file au vert. So long…
L. W.-O.

mercredi 2 juillet 2014

À l'aise Blaise

Taxi Driver

"Le temps et mon humeur n’ont rien ont peu de chose de liaison. J’ai mes brouillards et mon beau temps au dedans de moi ; le bien et le mal de mes affaires mêmes y fait peu. Je m’efforce quelquefois de moi‑même contre la fortune. La gloire de la dompter me la fait dompter gaiement, au lieu que je fais quelquefois le difficile dégoûté dans la bonne fortune."

Blaise Pascal

Rien à voir




"La plupart des gens ne nous intéressent pas vraiment, ai-je tout le temps pensé, presque tous ceux que nous rencontrons ne nous intéressent pas, ils n'ont rien d'autre à nous offrir que leur misère de masse, leur bêtise de masse, et ils nous ennuient pour cette raison et nous n'avons naturellement strictement rien à voir avec eux." 
Thomas Bernhard, Des arbres à abattre 

Traduit par Bernard Kreiss

mardi 1 juillet 2014

Kahimi Karie !

INTERLUDES POUR INSOMNIAQUES

& MUSIQUE D'AMBIANCE



"La douceur de vivre a disparu avec l’avènement du bruit. Le monde aurait dû finir il y a cinquante ans ; ou, beaucoup mieux, il y a cinquante siècles. " 
Cioran, Cahiers













Look at the harlequin !

Atelier de mon oncle
par  Louis Watt-Owen ©
Saône-et Loire, 2009
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Autoportrait en blogueur. (Ainsi se voit le fantomatique blogueur que nul ne peut voir.)
L. W.-O.

Le clavecin des prés

Le Clavecin des prés
par Louis Watt-Owen © 29 juin 2014
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"En quelque soir, par exemple, que se trouve le touriste naïf, retiré de nos horreurs économiques, la main d'un maître anime le clavecin des prés…"

samedi 28 juin 2014

"Qu’est-ce qui cloche avec les écrivains? Pourquoi en existe-t-il si peu qui vaillent qu’on s’y arrête?"





Bukowski vu par Robert Crumb



"N’empêche que je n’ai pas écrit une seule ligne ces trois dernières nuits. La tête me lâcherait-elle? Jusqu’alors, même lorsque je déprimais, les mots, impatients de monter en ligne, continuaient de bouillonner au plus profond de moi. Je fuis la compétition littéraire. Ni la gloire, ni le fric ne m’ont tenté. Je ne cherche à exprimer que ce que je ressens, un point c’est tout. Je ne me bats que contre les mots, et je préférerais encore mourir que de me retirer du ring. Disant cela, je ne sacralise pas la littérature, j’affirme simplement qu’elle se confond avec ma vie.
Lorsque je commence à douter de mon travail, il suffit que je lise l’un de mes contemporains pour qu’aussitôt je me reproche mon inquiétude. Je ne suis en compétition qu’avec moi-même: il me faut trouver le mot juste en m’efforçant d’en maîtriser l’emploi sans sacrifier le plaisir de jouer avec. Autrement, autant déclarer forfait.
Aussi, en me coupant du reste du monde, ai-je plutôt fait preuve de sagesse. Les visiteurs ne se bousculent plus chez moi. D’ailleurs, dès qu’un humain pointe son museau, mes neuf chats grimpent aux rideaux. Quant à mon épouse, elle tend de plus en plus à me ressembler. Je ne le souhaite pourtant pas. Cette manière d’être m’est naturelle. Mais ne ressemble pas à Linda. Je suis heureux quand elle prend la voiture et se rend dans quelque soirée. Après tout, j’ai bien mon putain d’hippodrome. Son grand vide sidéral m’inspire. Je ne vais aux courses que poussé par l’envie de me détruire en assistant aux premières loges à la mise à mort du temps. Là-bas, les heures passent, et je trépasse – il le faut. Le temps ne suspend son vol que lorsque je me retrouve devant mon écran. Mais sans perte il n’y a pas de gain possible. Pour deux heures de bonheur, on doit accepter d’en massacrer dix. En revanche, faites en sorte de ne jamais sacrifier TOUTES les heures, TOUTES les années de votre vie.
Je ne suis devenu écrivain qu’en me laissant emporter par l’instinct, il m’a ouvert les yeux, il a façonné mon style, et m’a maintenu debout. N’en demeure pas moins que c’est à chacun de trouver sa voie. Sa musique. Dans mon cas, il m’a fallu passer par d’abominables muflées, à la limite du delirium tremens. Grâce à quoi, ma phrase s’est affûtée jusqu’à pouvoir déchirer la page. J’ai eu besoin de me mettre en danger. Besoin de risquer le tout pour le tout. Avec les hommes. Les femmes. Les bagnoles. Le jeu. La faim. Avec n’importe quoi. Ce n’est qu’ainsi que j’ai pu développer ma manière. Et ça m’a pris des dizaines d’années. A présent, mes besoins se sont modifiés. J’ai davantage faim de subtilité, de désinvolture. Un souffle, une ombre, un rien. Faim de mots chuchotés, de mots saisis au vol. De choses vues. Quoique je ne me refuse pas deux, trois petits verres. Ils ne m’interdisent pas de flirter avec le clair-obscur, et l’ambiguïté. Je suis désormais friand d’expériences que j’ai du mal à analyser. Je m’en délecte. Et je pousse la chansonnette différemment. Ils sont quelques-uns à l’avoir remarqué.
"Vous avez franchi une limite", me disent-ils souvent.
Je comprends leur jugement. Je le partage. Un rythme plus direct, et cependant plus fiévreux, plus inquiétant. Je suis en marche vers d’autres horizons. Ma coexistence avec la mort m’a galvanisé. Les avantages que j’en ai retirés sont énormes. Je peux enfin voir et entendre les bruissements que ne distingue pas la jeunesse. Au pouvoir de l’immaturité a succédé le pouvoir de la plénitude. Non, je ne descends pas la pente. Hum! Hum! Sur ce, excusez-moi, il faut que j’aille au lit, il est minuit 55. Fin de cette causerie nocturne. Riez pendant qu’il est encore temps…"
"Je ne respirais qu’en compagnie des morts, écrivains ou musiciens. A leur contact, la solitude me pesait moins. Sauf que les livres débordant d’énergie et de mystère ne sont pas si nombreux et qu’il arrive un moment où on les a tous lus. Voilà pourquoi la musique classique aura constitué mon ultime refuge. Je passais des heures – et sur ce point je n’ai pas varié – l’oreille collée au poste de radio. Découvrais-je un morceau nouveau, qui témoignait de la puissance de son créateur, que j’en étais émerveillé – ce qui m’arrive encore assez souvent aujourd’hui. Tenez, tandis que j’écris ce que vous êtes entrain de lire, j’écoute une pièce dont j’ignorais jusqu’alors l’existence. Je me repais de chacune de ses notes, mon être tout entier vibre à l’unisson. Quand je songe, par exemple, à ce que les siècles passés recèlent de trésors, je suis saisi d’une émotion à nulle autre pareille. Ah! pouvoir enfin pénétrer le secret des ces âmes indomptables! Les mots me manquent pour exprimer ma pensée, disons que la musique m’aura offert la félicité, que je m’en nourris, que j’en suis transporté, et que je lui en rends grâces à chaque instant. Je n’ai jamais écrit une seule ligne sans que la radio ne soit allumée, la musique participe de ma création, l’oreille écoute tandis que la main peine à creuser son sillon. Un jour peut-être, quelqu’un se piquera de vouloir me démontrer pourquoi la musique classique me fait l’effet d’un Miracle permanent. Je doute qu’il y parvienne. Les prodiges ne s’expliquent pas. Mais pourquoi, oui pourquoi, les livres sont-ils dénués de ce pouvoir? Qu’est-ce qui cloche avec les écrivains? Pourquoi en existe-t-il si peu qui vaillent qu’on s’y arrête?"
Charles Bukowski, 
Le Capitaine est parti déjeuner
et les marins se sont emparés du bateau 
Traduit par Gérard Guégan,
Dessins de Robert Crumb 
© Le Livre de Poche



mercredi 25 juin 2014

Joël Roussiez : "Mon nom est un mystère"

Joël Roussiez par Louis Watt-Owen ©
Bretagne, 2011
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Cette nuit, sur France-Culture, dans son émission Du jour au lendemain, Alain Veinstein reçoit Joël Roussiez pour l'étonnant recueil de récits Temps Divers ou Le Jardin varié des jours, publié par les éditions Héros-Limite. (On pourra la réécouter et la podcaster sur le site de l'émission.)
Je reparlerai très vite de ce livre et de cet auteur tout à fait singulier, compagnon de route de La Main de singe depuis  longue lurette.
En attendant, je donne ci-dessous (sans autorisation ! et donc au risque de prendre un méchant coup de fourche) trois petits textes inédits récents de Joël Roussiez. 
L. W.-O.




Au loin, le coucou et la huppe appellent


Pour moi, ce sont les roses qui me réjouissent ce matin et dans le soleil levant les brumes au ras des prairies qui s’évaporent lentement. Dans tout mon corps palpite alors un plaisir déjà né pour la promenade et comme prématuré. Je piaffe en m’habillant et songe pourtant à retenir mon élan ; je passe en revue les impressions et les obligations ; libre je suis, il me faut y aller. Je chausse les croquenots et je me jette à l’eau. Mes chaussures sont déjà toutes mouillées et la rosée devant moi gicle comme une pluie claire. Je marche d’un bon pas et guette les chevreuils agiles, j’écoute les merles et l’envol du pigeon. Au loin, le coucou et la huppe appellent ou chantent tandis que mes yeux pleurent d’une maladie vaine qu’on nomme allergie.

Se jeter au fond


Un macareux aux yeux tristes s’en allait à la pêche au hareng. Il volait au-dessus des falaises de Moher et ne connaissait rien à l’art celtique. Cependant un jeune homme qui l’observait pensait qu’il décrivait des cercles et des croix. Et il en devint mystique, ce qui le conduisit au monastère de Siramac’h Hail où il vécut sa révélation en s’ôtant toute tentation par le port d’une robe rêche et de sandales fines. Dire que les voies du Seigneur sont imprévisibles, c’est supposer que telle était la voie de cet homme mais l’avenir n’a encore rien dit et présentement devant le puits du couvent, il hésite à se jeter au fond. 




Mon nom est un mystère


Je goûte le thé amer avec délectation et mon chariot oscille sous les secousses du monde. Ma barque nage dans le fleuve Ouri où je ne suis nanti de rien d’autre que de mes seules mains. Une histoire s’avance dans l’ondulation des vagues somnolentes ; je flotte à la dérive sous le ciel qui s’esquive, mon nom n’est pas mon nom et pourtant me voici ; j’arrive, j’accoste et dans le sable qui crisse, je tisse mon destin.




Textes inédits,
Joël Roussiez © 2014


lundi 23 juin 2014

Insomnia is good for you…

INTERLUDES POUR INSOMNIAQUES

Peter Sellers est le meilleur ami des insomniaques.
La moindre de ses apparitions dope son homme.
Et le moindre de ses mots.
Comme celui-ci :
"Il y avait un moi sous le masque, mais je me suis fait enlever ce truc par un chirurgien."


Ci-dessus : deux "clips" du grand Peter Sellers retrouvés récemment !!!!






Ci-dessous : Peter Sellers en peintre-boxeur ! :



Peter Sellers et Ringo Starr se payent un Rembrandt et le découpent au ciseau ! :



Ci-dessous, encore la peinture ! The Party : La grandiose scène des toilettes ! :



Ci-dessous, Peter Sellers bibliothécaire : Is sex necessary ? :



Ci-dessous, best of The Party :




DU BONUS POUR LES INSATIABLES :
" I mean, I look like such an idiot. "